Les aventures hilarantes du pirate Thomas Anstis
Les récits qui présentent Thomas Anstis comme un pirate farceur, dandy et rigolard ne s'appuient sur aucune source ancienne. Ce que décrivent les textes du XVIIIe siècle, c'est un capitaine de brigantin sans grande réussite, un équipage fatigué de la course, et un seul épisode réellement cocasse : un procès pour rire joué sur une île au sud-ouest de Cuba, en attendant une grâce royale qui n'est jamais venue.
Dans cet article, tu trouveras la chronologie datée de sa carrière, le tri entre ce qu'écrit Charles Johnson en 1724, ce que confirment les archives coloniales et ce qu'ajoutent les pages récentes, ainsi qu'un tableau qui range affirmation par affirmation ce qui tient et ce qui ne tient pas.

Je termine par une méthode en huit points, celle que j'applique quand je tombe sur une biographie de pirate : elle sert pour Anstis comme pour n'importe quel capitaine de l'âge d'or.
- Thomas Anstis, Anglais, capitaine à son compte du 18 avril 1721 à avril 1723, mort en mer des Caraïbes.
- Simple marin du sloop Buck en 1718, il se mutine avec six autres hommes dont Howell Davis et Walter Kennedy, sert ensuite sous Bartholomew Roberts, puis part de nuit avec la brigantine Good Fortune.
- Le seul épisode drôle rapporté par une source ancienne est le procès simulé joué par l'équipage pendant les neuf mois passés sur une île au sud-ouest de Cuba.
- Le pirate farceur et élégant n'apparaît dans aucun texte du XVIIIe siècle : cette image vient de réécritures récentes.
- Les mêmes sources rapportent des faits très violents attribués à son équipage à bord de l'Irwin. On raconte cela au passé, sobrement, sans complaisance.
- Côté allure : Anstis commandait un brigantin à deux mâts, un bâtiment léger et rapide. Un tricorne noir à galon et une chemise sombre correspondent mieux à 1721 que le costume bariolé.
Anstis en dix lignes : ce que les documents disent vraiment
Thomas Anstis naît en Angleterre à une date inconnue et meurt en avril 1723 dans les Caraïbes. Sa carrière de capitaine tient en deux ans, entre avril 1721 et avril 1723. Tout le reste de ce qu'on lit sur lui est antérieur à ce commandement, ou postérieur à sa mort.
Première trace documentée : il fait partie de l'équipage du sloop Buck, parti de New Providence, aux Bahamas, en 1718. Sept hommes se mutinent, dont Howell Davis et Walter Kennedy. Davis est élu capitaine. Après sa mort à Príncipe, l'équipage élit Bartholomew Roberts, sous lequel Anstis navigue près de deux ans.
Roberts lui confie la brigantine Good Fortune. Le 18 avril 1721, Anstis en profite : il file de nuit vers les Antilles avec le navire et une partie de l'équipage. Suivent des prises entre Hispaniola, la Jamaïque et la Martinique, dont le Morning Star, armé à 32 canons et confié à John Fenn. La fin est une suite de revers : le Morning Star se perd aux Grands Caïmans, la petite troupe fuit devant les navires de guerre Hector et Adventure, puis le Winchelsea la surprend au large de Tobago en avril 1723.
Sur cette silhouette de capitaine, l'iconographie moderne a plaqué un tricorne noir à galon doré, forme qu'on retrouve dans la plupart des tricornes et bicornes de costume vendus aujourd'hui. Elle correspond au vêtement d'officier du début du XVIIIe siècle, mais aucun texte ne dit ce que portait Anstis lui-même.
Pour aller plus loin sur ce point : The fame monster!: Revers et fortune du Pirate, du 19e ..., sur theses.hal.science.
Point 1 : de quelle source sort l'anecdote
Presque tout ce qui circule sur Anstis remonte à un seul livre : l'Histoire générale des plus fameux pirates attribuée à Charles Johnson, publiée à Londres en 1724. L'auteur n'a jamais été identifié avec certitude, et son texte mêle documents authentiques et passages manifestement romancés.
Sous ce socle, il y a une couche plus fiable et beaucoup plus sèche : archives coloniales, correspondance des gouverneurs, journaux de bord, comptes rendus de procès. C'est là qu'on trouve les dates, les noms de navires marchands, les listes d'hommes pendus. Ces documents ne racontent pas d'histoires drôles, ils enregistrent.
Au-dessus, une troisième couche : les billets recopiés d'un site à l'autre, qui ajoutent à chaque passage un détail pittoresque. C'est là qu'Anstis devient un plaisantin professionnel. Le test que j'utilise est simple : si une anecdote n'apparaît ni chez Johnson ni dans les notices encyclopédiques sourcées, je la traite comme une invention tant que personne ne montre le document.
Légende web contre sources anciennes : le tri point par point
| Affirmation courante | Ce que disent les sources | Verdict |
|---|---|---|
| Anstis était un pirate farceur et blagueur | Aucun texte du XVIIIe siècle ne lui prête d'humour ; un seul épisode ludique est rapporté | Invention moderne |
| Il s'habillait de façon flamboyante | Aucune description vestimentaire ancienne ; la gravure des cartes à collectionner Allen & Ginter date de 1888 environ | Non documenté |
| Il organisait des procès pour rire avec son équipage | Récit d'un simulacre de procès sur une île au sud-ouest de Cuba, rapporté par Charles Johnson en 1724 | Attesté par une source, à citer comme récit |
| Il commandait un grand navire de guerre | Il garde la brigantine Good Fortune et laisse le Morning Star et ses 32 canons à John Fenn | Faux |
| Il a demandé sa grâce au roi d'Angleterre | Pétition adressée par l'équipage à George Ier, restée sans effet | Attesté |
| C'était un pirate inoffensif | Faits très violents attribués à son équipage à bord de l'Irwin et à Montserrat | Faux |
Point 2 : le navire nommé et son type
Anstis commande une brigantine, le Good Fortune: deux mâts, gréement mixte avec voiles carrées et voile aurique, faible tirant d'eau. Le Buck de 1718 est un sloop, un seul mât, très manœuvrant, l'outil favori des équipages des Bahamas. Ces deux mots ne sont pas interchangeables.

Le détail qui en dit le plus sur sa façon d'opérer est son refus du Morning Star. Un navire de 32 canons impressionne, mais il demande plus d'hommes, tire plus d'eau, se cache moins bien dans les hauts-fonds des Antilles. Anstis garde son brigantin et confie le gros bâtiment à Fenn. J'ai un faible avoué pour ces petites coques rapides, parce qu'elles expliquent la tactique : on approche, on prend, on disparaît sous le vent d'une île.
Un texte qui parle du « galion d'Anstis » ou de sa « frégate à trois ponts » s'est écrit sans regarder une seule source. Les galions espagnols sont d'un autre siècle et d'un autre usage ; quant au navire de 24 canons pris fin 1722 et parfois décrit comme une frégate, c'est Fenn qui le commandait, Anstis étant resté sur son brigantin.
Point 3 : sous quel capitaine il servait, et à quelle date
La chronologie d'Anstis se résume à quatre positions successives, et beaucoup d'erreurs viennent de leur mélange.
- 1718: matelot du sloop Buck, puis mutin, sous Howell Davis.
- 1719-1721: officier dans l'équipage de Bartholomew Roberts, à qui il doit le commandement de la Good Fortune.
- Avril 1721: rupture avec Roberts, départ nocturne, capitaine à son compte.
- 1722: John Fenn, canonnier manchot de l'équipage, commande le Morning Star puis un navire de 24 canons.
La confusion la plus fréquente consiste à attribuer à Anstis les pavillons et les prises de Roberts. Roberts a laissé deux emblèmes bien documentés, dont celui où il figure debout sur deux crânes marqués ABH et AMH, pour « a Barbadian's head » et « a Martinican's head ». Rien de tel n'est décrit pour Anstis. Si tu veux voir comment ces emblèmes sont décrits et rangés, j'en détaille plusieurs dans mon top 8 des drapeaux pirates les plus célèbres.
Point 4 : le procès simulé, seul épisode vraiment cocasse
L'épisode qui vaut au personnage sa réputation de rigolo est daté de l'hiver 1721-1722. Fatigué de la chasse, l'équipage rédige une pétition adressée à George Ier pour demander sa grâce, la confie à un navire marchand en partance pour l'Angleterre, puis va se cacher sur une île au sud-ouest de Cuba en attendant la réponse.
Neuf mois de vie de subsistance, selon Johnson : pêche, tortues, danses, jeux. Et un jour, pour tuer le temps, un simulacre de procès. Un homme joue le juge, perché avec une perruque improvisée, d'autres tiennent le rôle de l'accusé, du procureur, des jurés, des huissiers. Les répliques sont grossières et le verdict tombe : la pendaison, évidemment.

Ce qui rend la scène frappante, c'est que ces hommes venaient de demander leur grâce à un roi et savaient exactement ce qui les attendait à Antigua ou à Kingston. Ils jouaient le tribunal qui les jugerait. Cette scène ne vient pas d'un capitaine farceur, elle vient d'hommes qui se savaient promis à la corde.
Point 5 : ce que la version « rigolarde » efface
Les mêmes pages qui rapportent le procès simulé rapportent aussi la prise de l'Irwin, un navire marchand. Une passagère y aurait été violée puis tuée par des membres de l'équipage, selon les récits anciens. Un colonel originaire de Montserrat, qui avait tenté d'intervenir, est grièvement blessé.
S'ajoutent des navires pris puis brûlés dans la baie du Honduras, pour ne laisser ni témoin ni coque identifiable. Ce sont des faits attribués à l'équipage par les sources qui servent aussi à raconter les bons moments : on ne peut pas garder les unes et jeter les autres.
La conséquence, quand on écrit là-dessus, tient en peu de chose : nommer les faits sobrement, parler au passé, ne jamais présenter la piraterie comme une aventure enviable. Le décalage entre la farce sur la plage et la brutalité en mer est justement ce qui rend Anstis intéressant à raconter, bien plus qu'un humour qu'on lui a fabriqué après coup.
Point 6 : le costume attribué au personnage
Aucune source du XVIIIe siècle ne décrit la garde-robe d'Anstis. Le portrait qu'on voit circuler vient d'une série de cartes à collectionner américaines de la fin du XIXe siècle, éditées par Allen & Ginter vers 1888 : une illustration publicitaire dessinée cent soixante ans après les faits.
Ce qui est documenté, en revanche, c'est le vêtement de mer des années 1700-1730 : chemise ample, veste longue à larges parements, ceinture ou écharpe nouée à la taille, tricorne. Le rang se voyait à la coupe et au galon, pas à la couleur. Un capitaine se distinguait par une veste mieux taillée et une bande décorative sur le chapeau, souvent dorée, jamais par un assortiment de couleurs vives.
Pour une soirée à thème ou une convention, cette sobriété est plus payante. Un noir uni avec un seul détail doré tient la comparaison avec les gravures, là où le costume multicolore de supermarché s'en éloigne aussitôt. Le second point à considérer est trivial : on garde un couvre-chef sur la tête pendant plusieurs heures, et il faut pouvoir le glisser dans un sac au retour sans le plier en deux.
Si tu veux mettre un nom exact sur les formes (tricorne, bicorne, bandana), je détaille l'origine de chacune dans mon article sur le nom exact du chapeau pirate.
Deux cas où il vaut mieux regarder ailleurs. Si tu cherches un rendu usé, cuir vieilli et cheveux tressés façon Jack Sparrow, ce modèle est trop net pour toi. Et pour un enfant, un déguisement complet avec chapeau assorti évite les mauvaises surprises de tour de tête, la taille unique étant taillée pour des adultes. Dernier point : c'est un accessoire de costume, pas une reconstitution historique, et il ne prétend pas l'être.
Le critère qui compte le plus dans un article sur Anstis
Huit vérifications suffisent à savoir si un texte a été écrit à partir de sources ou recopié d'un autre blog. Elles fonctionnent pour n'importe quel capitaine de l'âge d'or de la piraterie, entre 1650 et 1730.
- Chercher une date précise. « 18 avril 1721 » et « avril 1723 » doivent apparaître. Un texte qui reste au « début des années 1720 » n'a pas ouvert de source.
- Vérifier le type de navire nommé. Brigantin, sloop, frégate : qui ne sait pas nommer le gréement ne sait pas grand-chose du reste.
- Repérer la source citée. Johnson 1724, archives coloniales, minutes de procès. Si rien n'est nommé, on lit une paraphrase.
- Regarder si les violences sont mentionnées. Un portrait uniquement comique est un portrait tronqué.
- Distinguer les registres. L'histoire attestée, la fiction (Pirates des Caraïbes, One Piece), le jeu (déguisement, décoration) sont trois choses légitimes qui ne se prouvent pas l'une par l'autre.
- Vérifier la chaîne de commandement. Sous qui servait l'homme, à qui devait-il rendre compte, à quelle date. C'est ce qui sépare un pirate d'un corsaire, et c'est ce que les récits romancés escamotent.
- Traquer les descriptions physiques. Taille, vêtements, couleur des yeux : sans source ancienne, c'est de l'illustration.
- Contrôler les chiffres. Nombre de canons, nombre d'hommes, nombre de prises : quand ils changent d'un texte à l'autre sans référence, on les cite avec des pincettes ou on les laisse.
Mon avis, pour finir : Anstis vaut d'être raconté pour son procès pour rire et pour sa fuite ratée devant les navires de guerre anglais, pas pour une drôlerie qu'on lui a prêtée deux siècles après. C'est un pirate secondaire, et les équipages secondaires sont souvent ceux dont on apprend le plus, parce que personne n'a eu intérêt à les embellir.
Si l'allure de capitaine du début du XVIIIe siècle t'intéresse pour une fête ou une reconstitution, les formes de tricornes et de bicornes sont rassemblées dans la collection de chapeaux pirate de Piraterie Shop, avec les variantes plus usées pour ceux qui préfèrent ce style.
Vos questions les plus courantes
Quel est un nom rigolo pour un pirate ?
Les surnoms d'époque marchaient par détail concret, pas par jeu de mots : Calico Jack devait le sien aux vêtements de calicot qu'il portait, Barbe Noire à sa barbe. Pour une fête, la même méthode fonctionne très bien avec des enfants : un trait visible plus un prénom, du genre « Manon Tricorne » ou « Léo Cinq-Doigts ». C'est plus facile à retenir qu'un nom compliqué, et chacun comprend d'où il vient.
Qui est le plus grand pirate de l'histoire ?
Cela dépend du critère retenu. Si on compte les prises, Bartholomew Roberts arrive en tête pour la période caraïbe et atlantique, avec plusieurs centaines de navires capturés en trois ans. Si on compte les hommes et les navires commandés, Zheng Yi Sao, active dans les mers de Chine au début du XIXe siècle, est très au-dessus de tous les capitaines de l'âge d'or. Barbe Noire, lui, doit surtout sa place à sa réputation et à sa mise en scène.
Quel est le bateau pirate le plus connu ?
Historiquement, le Queen Anne's Revenge de Barbe Noire, ancien navire négrier français réarmé, dont une épave attribuée a été fouillée au large de la Caroline du Nord. Le Royal Fortune de Roberts vient ensuite. En fiction, c'est le Black Pearl de la saga Pirates des Caraïbes qui domine largement, y compris chez ceux qui n'ont jamais entendu parler des deux premiers.
Quelle est l'histoire du bateau pirate ?
Il n'existe pas de « bateau pirate » construit comme tel : les équipages prenaient des navires marchands et les transformaient. On allégeait la coque, on abattait les superstructures, on perçait des sabords supplémentaires, on ajoutait de la toile pour gagner en vitesse. Les types choisis étaient donc ceux qui se manœuvraient à peu d'hommes et tiraient peu d'eau : sloops, brigantins, goélettes.
Comment Thomas Anstis est-il mort ?
En avril 1723, dans les Caraïbes, alors que le navire de guerre Winchelsea traquait son brigantin au large de Tobago. Selon le récit de Johnson, il a été tué par ses propres hommes, à bord, pendant son sommeil, les survivants espérant obtenir la clémence en livrant leur capitaine. Aucun document ne permet de reconstituer la scène avec précision : c'est une fin rapportée, pas une fin établie.
Quelle différence entre un brigantin et un sloop de pirate ?
Le sloop n'a qu'un mât, avec une grande voile aurique et un ou deux focs : très rapide au près, manœuvrable à faible équipage, parfait pour les hauts-fonds des Bahamas. Le brigantin en a deux, avec des voiles carrées sur le mât avant, ce qui donne plus de toile au portant et plus de place pour les hommes et le butin. Anstis a gardé un brigantin plutôt que le gros Morning Star, arbitrage typique entre puissance de feu et discrétion.
Comment ranger et entretenir un tricorne de costume ?
Un tricorne en polyester se déforme surtout par écrasement, donc évite de poser des objets dessus dans une armoire. Le plus simple est de le garnir de papier froissé pour tenir la calotte, puis de le poser à plat, bords vers le haut. Sur les descriptions de ce type de modèle, l'entretien n'est pas précisé : par prudence, un passage à l'éponge légèrement humide sur les salissures vaut mieux qu'un lavage en machine, qui décollerait le galon.
« Une vie joyeuse et courte, voilà ma devise. » Propos prêtés à Bartholomew Roberts par Charles Johnson, A General History of the Pyrates, Londres, 1724.