Les repaires pirates à travers le monde
Sur l'île Sainte-Marie, à l'est de Madagascar, un petit cimetière domine la baie d'Ambodifotatra. Quelques dalles y portent encore un crâne et des tibias croisés gravés dans la pierre. C'est l'une des rares traces matérielles laissées par les équipages qui, autour de 1700, ont fait de ce mouillage l'un des grands refuges de l'océan Indien.

Les repaires pirates n'ont presque jamais été des îles secrètes. C'étaient des mouillages choisis pour des raisons techniques et commerciales, et le plus souvent des ports coloniaux mal tenus où l'on pouvait revendre une cargaison sans qu'on demande d'où elle venait.
Six critères suffisent à comprendre pourquoi tel endroit a servi et tel autre non : position sur une route marchande, abri, nature du fond, eau douce, point de guet, complaisance des autorités. C'est la grille que j'applique plus loin à l'île de la Tortue, Port Royal, Nassau et Sainte-Marie, avec ce qu'il en reste aujourd'hui.
- Un repaire pirate est rarement une île déserte : c'est un port habité où le butin se revend.
- Trois foyers principaux : les Caraïbes (île de la Tortue, Port Royal, Nassau), l'océan Indien (Sainte-Marie, île aux Forbans), et d'autres mers selon les époques (Baltique, Barbarie, mer de Chine méridionale).
- L'âge d'or de la piraterie se situe entre 1650 et 1730 ; les repaires des Caraïbes déclinent après 1718-1720, quand les autorités coloniales reprennent la main.
- Libertalia, la « république pirate » de Madagascar, vient d'un livre de 1724 : son existence est contestée par les historiens.
- Les critères d'un bon repaire sont concrets : détroit obligé à proximité, baie abritée, hauts-fonds pour caréner, rivière, relief pour guetter, marchands acheteurs.
- La piraterie maritime d'aujourd'hui est un délit contemporain suivi par des organismes maritimes : rien à voir avec l'imagerie des flibustiers.
Erreur n° 1 : prendre Tortuga pour la ville des films
L'île de la Tortue est un îlot d'une quarantaine de kilomètres de long, au nord-ouest d'Hispaniola, aujourd'hui rattaché à Haïti. La Tortuga des films et des jeux vidéo, avec ses ruelles sans fin et ses tavernes à chaque coin, est un décor. Le lieu réel est petit, sec et fortifié.
Ce qui est attesté tient en peu de lignes. Des boucaniers, chasseurs de bœufs sauvages installés sur la grande île voisine, s'y replient dans les années 1630 et 1640. Un fort domine le seul mouillage praticable, sur la côte sud. Le contrôle passe successivement entre mains françaises et anglaises, avec des gouverneurs qui organisent la course autant qu'ils la tolèrent. L'endroit sert de point d'appui militaire et de base de départ pour des expéditions vers les côtes espagnoles.

La confusion vient du nom, repris tel quel par le cinéma. Un spectateur qui entend « Tortuga » pense à une ville portuaire immense, alors que la population de l'îlot n'a jamais atteint celle d'un gros bourg. Ce qui rendait l'endroit intéressant, c'était sa côte nord inabordable, son unique passe surveillée par un fort, et sa position à quelques heures de voile des routes espagnoles.
Erreur n° 2 : imaginer une île déserte connue des seuls pirates
Les grands repaires étaient des ports peuplés, avec des marchands, des artisans, des chantiers de radoub et parfois une douane. Un équipage a besoin d'un endroit où vendre, pas seulement où se cacher. Sans acheteur, un mouillage n'est qu'un abri.
Port Royal, en Jamaïque, en est l'exemple le plus net. Les Anglais prennent l'île en 1655 et le port devient en trente ans l'une des places marchandes les plus actives des Caraïbes, avec entrepôts, tavernes et une rade profonde protégée par une longue langue de sable. Henry Morgan y opère avec des commissions de corsaire et finit lieutenant-gouverneur. Le tremblement de terre du 7 juin 1692 engloutit une bonne partie de la ville, et le port ne s'en relève jamais complètement.
Nassau, sur l'île de New Providence aux Bahamas, fonctionne autrement. Le port est mal défendu, la colonie est laissée à elle-même après les guerres, et les hauts-fonds autour de l'île tiennent les gros bâtiments de guerre à distance. Des équipages nombreux y séjournent dans les années 1710, jusqu'à l'arrivée de Woodes Rogers en 1718 avec une amnistie dans une main et une escadre dans l'autre.
Le moteur, dans les deux cas, ce sont des receleurs prêts à racheter des cargaisons sous leur valeur : du sucre, des tissus, des esclaves, du bois de teinture. Cette logique commerciale se voit très bien sur un tracé de côte, et c'est aussi pour ça que les cartes au trésor illustrées gardent leur intérêt : elles montrent des côtes et des reliefs, pas une ambiance.
C'est documenté dans À l'abordage ! Pirates, corsaires et flibustiers dans la salle Ovale (salleovale.bnf.fr).
Erreur n° 3 : croire que Libertalia a existé
Libertalia n'a qu'une source : l'Histoire générale des plus fameux pirates, publiée à Londres en 1724 sous le nom de capitaine Charles Johnson. Aucun document d'archive, aucune trace archéologique ne confirme cette colonie. Les historiens la traitent aujourd'hui comme un texte politique plus que comme un récit de voyage.
Le passage décrit une communauté installée sur la côte nord-est de Madagascar par un certain capitaine Misson : biens mis en commun, refus de l'esclavage, chefs élus, une langue mêlée inventée pour l'occasion. Le programme ressemble beaucoup aux débats européens du début du XVIIIe siècle et fort peu à ce que les archives coloniales décrivent des mouillages malgaches.
Ce qui est réel, en revanche, se voit encore sur une carte de la région : la baie d'Antongil, vaste et abritée ; l'île Sainte-Marie, longue bande de terre parallèle à la côte ; et dans sa baie, l'îlot Madame et l'île aux Forbans, où des équipages hivernaient à portée de la route des Indes et des navires de pèlerinage de la mer Rouge. Citer Libertalia ne pose aucun problème, à condition de dire d'où vient l'histoire.
Erreur n° 4 : réduire la carte des repaires aux Caraïbes
La piraterie suit les routes commerciales. Partout où un trafic dense passe par un goulet, on trouve, à une époque ou à une autre, des bases installées à côté. Les Caraïbes ne sont qu'un chapitre.
- Océan Indien: Sainte-Marie et la côte est de Madagascar servent de relais entre 1690 et 1720 environ, sur la route des Indes. Des équipages venus des Amériques y passent l'année, réparent, refont l'eau, puis remontent vers la mer Rouge.
- Baltique et mer du Nord: bien avant l'âge d'or, les compagnies de pillards du XIVe siècle, dont la légende a retenu le nom de Klaus Störtebeker, s'appuient sur les îles et les estuaires du nord de l'Europe pour couper les convois de la Hanse.
- Côte des Barbaresques: Alger, Tunis, Tripoli. Ce sont des ports d'État, avec arsenaux, fiscalité et hiérarchie officielle. Les assimiler à des repaires de flibustiers est une erreur d'échelle et de nature.
- Mer de Chine méridionale: au tournant du XIXe siècle, la confédération dirigée par Zheng Yi Sao rassemble des centaines de jonques et s'appuie sur un réseau de criques du sud de la Chine, avant sa reddition en 1810.
- Europe atlantique: les estuaires bretons et les îles du golfe de Gascogne ont abrité corsaires et contrebandiers, avec des bateaux taillés pour ça, comme le lougre de l'Odet, rapide et capable de remonter une rivière.
Ces cinq zones n'ont ni les mêmes navires, ni les mêmes équipages, ni le même statut juridique. Elles partagent une chose : un passage obligé pour le commerce, et une côte découpée juste à côté.
Erreur n° 5 : confondre repaires historiques et zones de piraterie actuelles
Deux sujets se mélangent en permanence dans les recherches : l'histoire de l'âge d'or, entre 1650 et 1730, et la criminalité maritime d'aujourd'hui. Les attaques contemporaines relèvent du droit pénal et du droit international de la mer, et se produisent dans des zones bien identifiées.
Les régions les plus surveillées ces dernières années sont le golfe de Guinée, le détroit de Malacca avec le détroit de Singapour et la mer de Célèbes, et l'océan Indien occidental au large de la Somalie. Le centre de signalement du Bureau maritime international publie des bilans réguliers d'incidents déclarés par les navires : c'est la référence à consulter pour des chiffres à jour, plutôt que les palmarès qui circulent en ligne. Le détail se trouve sur le site du Piracy Reporting Centre de l'ICC-IMB.
Le vocabulaire suit la même séparation. On parle d'actes de piraterie et de brigandage maritime, jamais de flibuste ni de course. Les récits de repaires se racontent au passé, et l'imagerie du Jolly Roger n'a rien à faire sur des faits de ce type.
Lire un repaire comme un marin : six critères
Un mouillage devient un repaire quand il coche plusieurs cases à la fois. Aucun site ne les coche toutes, et c'est justement ce qui explique leurs durées de vie très inégales.
- Position. À portée d'une route marchande, mieux encore d'un détroit ou d'un canal que les navires ne peuvent pas contourner. Nassau se trouve près du canal de Floride, par où remontaient les convois chargés.
- Mouillage. Une baie abritée du vent dominant, et si possible une seconde crique de repli sur l'autre face de l'île, pour sortir quand l'entrée principale est bloquée.
- Fond. Des hauts-fonds et une plage de sable où l'on peut échouer un bateau pour caréner la coque, gratter et refaire le brai. Ces mêmes hauts-fonds interdisent l'entrée aux navires de guerre à fort tirant d'eau.
- Eau et vivres. Une rivière, une source, un lac intérieur, du gibier ou de l'élevage à proximité. Un équipage qui ne peut pas refaire ses réserves ne reste pas.
- Guet. Un relief d'où l'on voit une voile avant qu'elle ne te voie. Sur les îles, c'est presque toujours un morne ou une pointe rocheuse au-dessus de la passe.
- Complaisance. Un gouverneur arrangeant, ou des marchands acheteurs. Le critère le plus décisif des six, et le premier à disparaître : quand la métropole nomme un homme décidé, la base tombe en quelques mois.
Les navires suivent la même logique que les mouillages. Les sloops et les goélettes, rapides, maniables, tirant peu d'eau, passaient là où une frégate restait au large. Je préfère de loin ces petits gréements aux gros trois-mâts, et pas seulement pour l'allure : leur tirant d'eau réduit fait partie du raisonnement géographique. Si tu veux creuser ce point, j'ai écrit un article entier sur la goélette à trois mâts Tern et sa voilure.

| Repaire | Où | Période active | Atout géographique | Figures associées | Ce qu'il en reste |
|---|---|---|---|---|---|
| Île de la Tortue | Nord d'Hispaniola (Haïti) | Années 1630-1690 | Îlot fortifié, accès étroit, base des boucaniers | Boucaniers français et anglais | Île habitée, quelques vestiges de fortification |
| Port Royal | Jamaïque | 1655-1692 | Rade profonde, port marchand protégé par une langue de sable | Henry Morgan (corsaire) | Site partiellement englouti, fouilles archéologiques |
| Nassau (New Providence) | Bahamas | Vers 1706-1718 | Port peu défendu, hauts-fonds, proche du canal de Floride | Barbe Noire, Calico Jack, Charles Vane | Capitale des Bahamas, mémoire touristique |
| Île Sainte-Marie | Est de Madagascar | Vers 1690-1720 | Baie abritée sur la route des Indes, eau douce | Équipages de l'océan Indien | Cimetière aux pierres gravées, île aux Forbans |
| Côte des Barbaresques | Alger, Tunis, Tripoli | XVIe-XIXe siècle | Ports d'État sur le passage méditerranéen | Capitaines au service des régences | Grandes villes portuaires actuelles |
| Mer de Chine méridionale | Sud de la Chine | Vers 1800-1810 | Réseau de criques et d'îles, flotte nombreuse | Zheng Yi Sao | Zone de trafic maritime dense |
Mettre cette géographie au mur, chez soi
Une carte lisible explique un repaire mieux qu'une page de texte : la baie, le relief, le cours d'eau, la passe. C'est la façon la plus simple de faire passer le sujet à quelqu'un qui entre dans une pièce, y compris un enfant.
Trois choses se regardent avant tout le reste. La lisibilité du tracé à trois mètres, d'abord : une carte trop chargée devient une tache grise dès qu'on recule. La présence d'un symbole des points cardinaux ou d'une rose des vents ensuite, qui donne l'orientation et sert d'accroche visuelle dans un angle. Le fond enfin : un ton sobre s'accorde avec un mur clair, un fond très contrasté impose son ambiance à toute la pièce.
En 1993, j'ai découpé avec ma mère une tête de mort dans un morceau de drap noir pour un anniversaire déguisé. Le drapeau est resté punaisé au-dessus de mon lit jusqu'au collège, et c'était la seule chose maritime de la chambre. Une carte tient le même rôle en plus documenté : on peut montrer dessus la baie du sud, le lac, l'endroit où l'on abrite le bateau.
Pour un mur de bureau ou une chambre, je conseille une illustration au trait clair plutôt qu'une reproduction chargée d'annotations minuscules. Le format compte autant que le motif : au-dessus d'un bureau, 60 × 40 cm suffit ; sur un grand pan de mur nu, un format d'un mètre quatre-vingts de large se justifie, à condition d'avoir le recul pour le voir en entier.
Si tu cherches une carte très dense, couverte de noms de lieux, de sondes et de cartouches, celle-ci te paraîtra trop simple : son parti pris est le contraire. Dans ce cas, oriente-toi vers une carte plus sombre et plus narrative, avec crâne, navire et monstre marin, du type Carte au Trésor des Pirates Maudits. Et pour un mur exposé plein sud toute la journée, mieux vaut une paroi moins ensoleillée : les couleurs tiennent plus longtemps à l'abri du soleil direct.
Suivre la route des repaires aujourd'hui
Trois sites se visitent sans difficulté particulière : les vestiges de Port Royal en Jamaïque, Nassau aux Bahamas, et le cimetière de l'île Sainte-Marie à Madagascar. Aucun ne ressemble à un décor de film, et c'est précisément l'intérêt.
À Port Royal, l'essentiel est sous l'eau. Les campagnes de fouilles menées depuis les années 1960 sur la partie engloutie ont livré du mobilier domestique daté avec précision par le séisme de 1692 : vaisselle, outils, montres arrêtées. Ce genre de matériel dit des choses qu'aucun récit du XVIIIe siècle ne dit, parce qu'il décrit le quotidien au lieu de raconter des exploits. Pour lire sur le sujet, les travaux universitaires d'histoire moderne et d'archéologie sous-marine valent mieux que les compilations de trésors enfouis, qui recopient les mêmes légendes depuis un siècle.
Côté objets, la suite logique passe par les navires : comprendre pourquoi un sloop entrait dans une passe où une frégate renonçait, puis retrouver ces silhouettes sur une maquette ou un set de construction de la collection bateaux pirate. Pour un enfant, la géographie devient un jeu dès qu'on y ajoute un but : une carte au mur, un coffre en bois caché dans le jardin, et l'après-midi tient tout seul. Si le sujet t'intéresse pour décorer une pièce ou préparer une fête, les cartes au trésor de la boutique couvrent plusieurs styles, du tracé sobre à l'illustration très chargée.
Les questions qui reviennent
Quel est le pays le plus pirate au monde ?
La question n'a pas de réponse unique, parce qu'elle mélange deux époques. Pour l'âge d'or, les côtes les plus fréquentées par les équipages étaient celles des Caraïbes anglaises et françaises, aujourd'hui Jamaïque, Haïti et Bahamas. Pour les incidents contemporains, les eaux les plus touchées ces dernières années se situent au large du golfe de Guinée et en Asie du Sud-Est, mais les classements changent d'une année sur l'autre selon les bilans publiés.
Où sont les principales zones de piraterie ?
Historiquement, quatre grands ensembles : la mer des Caraïbes, l'océan Indien autour de Madagascar et de la mer Rouge, la Méditerranée des régences barbaresques, et la mer de Chine méridionale au tournant du XIXe siècle. Aujourd'hui, la surveillance porte surtout sur le golfe de Guinée, les détroits de Malacca et de Singapour, la mer de Célèbes et l'océan Indien occidental.
Quelle est la zone de piraterie la plus dangereuse du monde ?
Le golfe de Guinée a concentré l'essentiel des enlèvements d'équipage signalés au cours des dernières années, ce qui en fait la zone la plus surveillée pour la sécurité des marins. Les chiffres évoluent, et un bilan annuel vaut mieux qu'une affirmation figée : les rapports du Bureau maritime international donnent le détail par région et par type d'incident.
Quelle est la capitale des pirates ?
Deux villes se disputent l'étiquette. Port Royal, en Jamaïque, était la place marchande la plus riche des Caraïbes anglaises avant 1692, mais elle fonctionnait surtout avec des corsaires munis de commissions. Nassau, entre 1706 et 1718, correspond mieux à l'idée d'un port tenu par les équipages eux-mêmes, avec très peu d'autorité en face. Le mot « capitale » reste une facilité de langage : aucune des deux n'a été une capitale au sens administratif.
Tortuga a-t-elle vraiment existé ?
Oui. L'île de la Tortue existe, elle se trouve au nord d'Hispaniola et elle est habitée. Elle a bien servi de base aux boucaniers puis aux flibustiers au XVIIe siècle, avec un fort commandant l'unique mouillage. En revanche, la ville tentaculaire montrée au cinéma n'a jamais existé sur cet îlot.
Comment accrocher une carte au mur sans l'abîmer ?
Une carte imprimée sur toile légère se tend à plat, sans pli marqué : elle se glisse le mieux entre deux baguettes de bois, ou se fixe par les quatre coins avec des pinces plates. Pour un mur nu et un grand format, prévois un support rigide à l'arrière, sinon le bas gondole. Évite le plein soleil direct toute la journée, qui fatigue les couleurs, et l'accroche au-dessus d'un radiateur, où l'air chaud fait onduler la toile.
Expulsis piratis, restituta commercia « les pirates chassés, le commerce rétabli », devise donnée aux Bahamas sous le gouvernement de Woodes Rogers, à partir de 1718.