Les évasions de pirates : Histoires de fuites audacieuses
En octobre 1718, Stede Bonnet sort de sa geôle de Charleston avec l'un de ses hommes, David Herriot. Quelques jours plus tard, il est repris sur Sullivan's Island, à portée de vue de la ville. Pas de traversée, pas de poursuite héroïque : il lui manquait une embarcation sûre et une direction à tenir.

Les évasions de pirates qu'on raconte aujourd'hui viennent en grande partie d'une compilation imprimée en 1724, où le fait attesté et la broderie tiennent dans le même paragraphe. Le tri est possible, à condition de savoir sur quoi repose chaque récit.
Ce guide donne les cas documentés de l'âge d'or de la piraterie (1650-1730), les sources qui les portent, la façon de repérer un récit trop bien tourné, et une manière de rejouer une évasion en chasse au trésor sans raconter n'importe quoi aux enfants.
- Les évasions de pirates réellement attestées se comptent sur les doigts d'une main ; le reste vient de compilations tardives, dont A General History of the Pyrates (1724).
- Trois cas solides : Stede Bonnet à Charleston (1718), Charles Vane fuyant Nassau devant l'escadre de Woodes Rogers (1718), Henry Every disparu après 1696 sans jamais être retrouvé.
- L'évasion la plus efficace de la période fut juridique : le pardon royal proclamé en 1718 a sorti de la corde plus d'hommes que toutes les fuites réunies.
- Une fuite qui aboutit repose sur trois choses banales : une embarcation légère, une côte connue, un cap tenu.
- La fiction (Pirates des Caraïbes, One Piece) et les salles d'évasion ont fabriqué l'image de la fuite spectaculaire : registre à nommer clairement quand on raconte.
- Rejouer une évasion à la maison demande peu de matériel : une carte, un coffre, quelques accessoires, un instrument d'orientation par petit groupe.
Ce qu'on appelle une évasion de pirate : quatre situations à ne pas confondre
Sous le mot « évasion » se rangent quatre choses différentes, qui n'ont ni les mêmes chances de réussite ni les mêmes traces écrites. Les distinguer suffit à comprendre pourquoi certains récits tiennent debout et d'autres pas.
- Fuir une prison à terre: geôle coloniale, fort, ponton. C'est le cas de Bonnet. Les documents existent, parce qu'une évasion à terre déclenche des ordres écrits, des primes et des comptes rendus.
- S'échapper d'un navire: mutinerie, désertion au mouillage, homme qui passe par-dessus bord pendant une relâche. Souvent mentionné en une ligne dans un journal de bord, rarement raconté.
- Rompre une poursuite en mer: les sources anglaises de l'époque parlent d'« échapper à la chasse ». C'est la situation la plus fréquente, et la moins spectaculaire à lire.
- Sortir de la corde sans fuir: pardon, acquittement, engagement dans la marine. Une évasion sans course ni corde nouée, mais une sortie tout de même.
Quand un texte mélange les quatre, plus rien n'est vérifiable : on ne sait plus si l'homme a couru, ramé ou signé un papier. Tenir un cap, en revanche, reste le point commun des trois premières situations. Dès qu'on perd la côte de vue, sans repère fixe, on tourne en rond. Un compas de route du début du XVIIIe siècle n'a évidemment rien à voir avec les boussoles d'orientation vendues aujourd'hui pour le jeu, mais le geste est identique : viser un point, s'y tenir, recommencer.
Ce point est détaillé dans Pirates et corsaires (lhistoire.fr).
Sources disponibles et niveau de confiance : archives, procès, compilations
Trois familles de documents portent ces histoires, et elles ne se valent pas. Les minutes de procès sont les plus fiables, les correspondances officielles viennent ensuite, les compilations imprimées après coup ferment la marche.
Les minutes de procès (Charleston, Boston, Cape Coast Castle) donnent des dates, des noms, des dépositions signées. Elles disent qui a été jugé, pour quoi, et ce qu'il a répondu. Les gazettes coloniales et la correspondance des gouverneurs avec Londres complètent : un gouverneur qui laisse filer un prisonnier doit s'en expliquer par écrit, et cet écrit se conserve. Une partie de ces fonds est consultable via les archives nationales britanniques.
A General History of the Pyrates, publié à Londres en 1724 sous le nom de Charles Johnson, est le socle de presque toute la légende moderne. Le livre contient des faits recoupés ailleurs, et aussi des dialogues entiers, des mots d'esprit et des fins de vie que rien ne confirme. On peut le lire, mais il ne suffit pas à prouver un fait.
Trois signaux permettent de repérer un récit trop bien tourné : des dialogues rapportés au mot près alors qu'aucun témoin n'est nommé, des chiffres ronds (cent hommes, mille livres, trois jours), et l'absence de date précise. Quand ces trois signaux se cumulent, le mieux est de changer de verbe : « attesté par les minutes du procès », « rapporté par la compilation de 1724 », « invérifiable en l'état ». Cette précaution vaut pour tout ce qui suit, je ne la répéterai pas à chaque paragraphe.
Stede Bonnet, Charleston 1718 : l'évasion documentée de bout en bout
C'est le cas le mieux tracé de la période, parce qu'il finit devant un tribunal qui a tout consigné. Bonnet s'évade, il est repris, il est jugé, il est pendu, et chaque étape a laissé un document.
Bonnet, planteur de la Barbade devenu pirate, est capturé fin septembre 1718 à l'issue d'un affrontement dans l'estuaire de la Cape Fear River, en Caroline du Nord, face à la troupe menée par le colonel William Rhett. Il est ramené à Charleston et gardé en ville, pas dans une forteresse. En octobre, il sort avec David Herriot, ancien maître d'un navire capturé, embarqué dans l'affaire.
La suite est courte. Les deux hommes gagnent Sullivan's Island, à l'entrée du port, et s'y arrêtent. Rhett les retrouve : Herriot est tué pendant la reprise, Bonnet est ramené en ville. Il passe devant la cour de vice-amirauté présidée par le juge Nicholas Trott et il est pendu à White Point le 10 décembre 1718.
Ce qui a manqué apparaît clairement : pas de bateau capable de tenir la mer, pas d'itinéraire vers le nord, pas de complicité en dehors de la ville. Une île à l'entrée du port n'est pas une fuite, c'est une salle d'attente. L'épisode dit aussi l'état des prisons coloniales de l'époque : bâtiments civils, gardes peu nombreux, surveillance qui se relâche vite. Sortir n'était pas le plus difficile.
Fuites en mer : Charles Vane, Henry Every et l'art de disparaître
En mer, la fuite réussit beaucoup mieux qu'à terre, pour une raison simple : le fuyard emporte son moyen de transport avec lui. Deux cas documentés le montrent, l'un par la correspondance officielle, l'autre par l'ampleur de la traque lancée contre lui.
Juillet 1718, Nassau. Woodes Rogers arrive aux Bahamas avec une escadre pour reprendre l'île en main et proclamer le pardon royal. Charles Vane refuse. Il fait incendier un navire pris quelques jours plus tôt, le lâche sur les bâtiments à l'entrée du port pendant la nuit, et profite du désordre pour sortir au petit matin avec son sloop. Il sera capturé bien plus tard, après un naufrage, et pendu en Jamaïque.
Le choix du sloop n'est pas un détail. Faible tirant d'eau, un seul mât, un équipage réduit, du répondant au près : ce type de coque passe là où une frégate touche le fond, se cache derrière une pointe et repart avant que l'autre ait viré. J'ai un faible ancien pour ces petits gréements, et il tient à ça : ils se faufilent. Sur les bateaux du patrimoine de la rade de Lorient, la même logique se vérifie à l'échelle du dimanche, quand on cherche un mouillage étroit par vent contraire.
Henry Every, lui, disparaît. Après la prise du Ganj-i-Sawai, navire de la flotte moghole, en 1695 dans l'océan Indien, son équipage se disperse aux Bahamas puis en Irlande en 1696. Plusieurs hommes sont arrêtés et jugés à Londres ; lui, jamais. La traque a laissé des archives judiciaires abondantes, muettes sur sa fin. Disparaître valait mieux que combattre: criques, bas-fonds, îles mal cartographiées, changement de nom, dispersion du butin et des visages.
Comparer les grandes évasions attestées : méthode, moyen, issue
Mises côte à côte, ces affaires racontent la même chose : les fuites qui aboutissent sont celles qui disposaient d'un bateau et d'un cap, les fuites terrestres s'arrêtent en quelques jours.
| Cas | Date et lieu | Moyen employé | Issue | Fiabilité de la source |
|---|---|---|---|---|
| Stede Bonnet | Octobre 1718, Charleston | Sortie de la geôle avec un complice, puis fuite côtière | Repris à Sullivan's Island, jugé et pendu en décembre 1718 | Minutes de procès et gazettes : solide |
| Charles Vane | Juillet 1718, Nassau | Navire enflammé lâché sur l'escadre, sortie du port au sloop | Échappe à Woodes Rogers, capturé plus tard après un naufrage | Correspondance officielle : solide |
| Henry Every | 1695-1696, océan Indien puis Bahamas | Dispersion de l'équipage, changement d'identité, retour discret | Jamais retrouvé malgré une traque de grande ampleur | Archives judiciaires anglaises : solides sur la traque, muettes sur la fin |
| Équipages graciés | 1718, Bahamas | Acceptation du pardon royal proclamé par Woodes Rogers | Sortie légale de la piraterie pour plusieurs centaines d'hommes | Proclamation et registres : documenté |
| Évasions racontées en 1724 | Divers | Cordes, gardes soudoyés, déguisements | Fins spectaculaires, dates souvent absentes | Compilation tardive : à manier avec prudence |
La dernière ligne est celle qui alimente le plus l'imaginaire, et c'est la moins sûre. La quatrième, la moins racontée, est la plus efficace : accepter le pardon de 1718 a sorti de la piraterie des centaines d'hommes en quelques mois, sans corde nouée ni garde endormi.
Évasions de fiction : Pirates des Caraïbes, One Piece et salles d'évasion
Trois styles différents nourrissent les recherches sur les évasions de pirates, et un seul relève de l'histoire. Les deux autres sont des récits inventés, ce qui ne les rend pas moins intéressants, à condition de les nommer.
Dans Pirates des Caraïbes, l'évasion est un ressort récurrent : cellule de fort, ruse, complicité de dernière minute, sortie par le port. Le film assume la mécanique, elle sert le rythme. Dans le manga One Piece, l'arc d'Impel Down pousse le principe à son maximum, avec une évasion collective d'une prison sous-marine et des alliances improbables entre détenus. Fiction complète, sans prétention documentaire.
Les salles d'évasion à thème pirate, elles, empruntent un décor : cale, tonneaux, coffre fermé, chronomètre au mur. L'énigme y remplace la géographie. Rien à voir avec une fuite historique, où le problème n'était pas d'ouvrir une serrure mais de trouver une coque et de savoir où aller.
Ce que ces récits gardent de juste tient en trois éléments : la carte, le cap et la complicité d'équipage. Un fuyard seul, sans personne pour tenir un canot au bas d'un talus, n'allait pas loin. Sur ce point, la fiction a vu clair.
Rejouer une évasion à la maison : chasse au trésor et parcours d'orientation
Le scénario le plus simple s'explique en une phrase, que les enfants comprennent immédiatement : l'équipage est enfermé dans la cale, il doit retrouver la carte, ouvrir le coffre et rejoindre la crique avant la marée. Trois objectifs, trois étapes, et un cap différent à chaque fois.
- Fixer le point de départ: une pièce, un coin de garage, un carré de jardin délimité par une corde. C'est la cale. Les enfants n'en sortent qu'avec le premier indice.
- Donner l'instrument avant la carte: la boussole d'abord, la carte ensuite. Sans direction, un enfant tient la carte à l'envers en trois secondes.
- Découper le parcours en trois caps: plein nord jusqu'au grand arbre, sud-est jusqu'au portail, retour vers le point de départ. Un cap, un repère visible, une distance courte.
- Placer le coffre au bout, pas au milieu: la serrure ou le cadenas à combinaison termine le jeu, il ne le coupe pas en deux.
- Prévoir une fin lisible: le trésor ouvert, la partie s'arrête. Les enfants de six ans décrochent vite si on enchaîne une quatrième énigme.
Le matériel utile tient dans un sac : une carte aux bords vieillis, un coffre à ouvrir, quelques accessoires de costume et un instrument d'orientation par petit groupe. C'est là que le format compte. En course, un objet qui gêne finit dans une poche ou par terre : quelques centimètres, léger, qui supporte le sable et l'humidité du gazon, ça se glisse dans une ceinture et ça revient entier.
Elle ne conviendra pas à qui cherche un instrument de navigation : pour un ado qui veut apprendre à relever un amer ou suivre une route sur l'eau, il faut un compas de relèvement vendu par un fabricant d'accastillage, gradué et amorti. Et pour un anniversaire à huit enfants, une seule boussole crée plus de disputes qu'elle ne résout d'énigmes : mieux vaut compter une par équipe de trois.

Le reste du décor se monte avec peu de choses : un coffre en bois à ouvrir au bout du parcours, une carte, et côté costume une chemise, une ceinture, un tricorne ou un cache-œil pris dans les déguisements par âge. Ces accessoires restent des objets de jeu, à garder à la maison et au jardin. Si tu cherches des idées pour remplir l'heure qui suit la chasse au trésor, j'ai détaillé dix activités dans mon article sur l'anniversaire pirate.
Prolonger le sujet : navires de fuite, pavillons amenés et objets à exposer
Le sloop et la goélette sont les bateaux de l'échappée. Vitesse au près, faible tirant d'eau, équipage réduit, capacité à mouiller dans une passe étroite : quatre qualités qui comptent davantage, en fuite, qu'un nombre de canons.
Un geste précède presque toutes ces fuites, et il est l'inverse de celui qu'on montre partout : amener le pavillon. On l'affale, on le roule, on le range, et le navire redevient un anonyme parmi d'autres. Hisser un pavillon sert à se faire reconnaître ; l'amener sert à ne plus l'être. Sur un pont qui bouge, la différence se voit tout de suite.
Pour matérialiser un récit d'évasion sur une étagère, les bateaux miniatures et sets de construction conviennent bien, à condition de regarder deux chiffres avant de choisir : la place au sol une fois monté, et l'âge indiqué dans la description du modèle. Un grand set demande une étagère profonde, ce qui se vérifie avant et pas après. Côté chambre, une carte, un coffre et un ou deux stickers suffisent ; au-delà, les motifs se contrarient.
Dernier point, qui n'est pas une formalité : tout ce qui précède appartient au passé, entre 1650 et 1730. La criminalité maritime d'aujourd'hui est un délit, avec des victimes réelles, et elle n'a rien d'une aventure. Si tu montes un parcours d'orientation pour des enfants et qu'il te manque l'instrument, la page des boussoles de jeu montre les formats disponibles et leurs dimensions.
Les questions qui reviennent
Qui est le pirate le plus connu de l'histoire ?
Edward Teach, dit Barbe Noire, tué le 22 novembre 1718 à Ocracoke, en Caroline du Nord, lors de l'attaque menée par le lieutenant Robert Maynard. Sa notoriété tient autant à sa mort documentée qu'à son allure, largement retravaillée par la compilation de 1724. Le personnage le plus connu du grand public reste toutefois Jack Sparrow, qui est une création de cinéma et non un capitaine ayant existé.
Quel est le trésor pirate le plus célèbre ?
Le butin le plus cité est celui pris par Henry Every sur le Ganj-i-Sawai en 1695, dont l'ampleur a déclenché une traque internationale. Pour ce qui est de trésors réellement retrouvés, l'exemple solide est l'épave du Whydah, navire de Samuel Bellamy coulé en 1717 au large de Cape Cod et localisé dans les années 1980 : pièces, canons, objets d'équipage, tout est venu du fond de l'eau, pas d'un trou dans une île.
Quel est le trésor pirate jamais retrouvé ?
Celui qu'on prête à Olivier Levasseur, dit La Buse, pendu à Saint-Paul de La Réunion en 1730, revient le plus souvent, avec l'histoire d'un cryptogramme qu'il aurait jeté depuis l'échafaud. Aucun trésor n'a jamais été mis au jour, et le document lui-même est d'origine incertaine. Plus largement, l'idée du coffre enterré sous un palmier vient surtout de L'Île au trésor de Stevenson (1883) : les équipages partageaient leur butin très vite, sur place.
Quelle est la phrase culte d'un pirate ?
« Dead men tell no tales » et « Yo-ho-ho and a bottle of rum » sont les deux plus reprises, et aucune ne sort d'archives : la seconde vient de Stevenson, la première a été popularisée par la fiction et les parcs à thème. Côté sources anciennes, la formule la plus citée est celle prêtée à Bartholomew Roberts par la compilation de 1724, sur une vie courte et joyeuse. Elle est rapportée, pas attestée.
Un pirate s'est-il déjà échappé d'une prison en France ?
Je n'ai pas de cas attesté à donner, et je préfère le dire ainsi. Les hommes jugés pour piraterie dans les possessions françaises passaient devant des tribunaux d'amirauté, et les dossiers que je connais se terminent par une condamnation ou une remise en liberté, pas par une évasion. La confusion vient souvent des corsaires, qui agissaient avec une lettre de marque et relevaient d'un autre statut juridique.
Comment organiser une chasse au trésor sur le thème de l'évasion pour des enfants de 6 à 10 ans ?
Compte une heure de jeu au maximum, trois caps successifs, un repère visible pour chaque cap et un coffre à ouvrir à la fin. Une boussole par équipe de trois enfants évite les attentes ; celle dont je parle plus haut mesure 13 x 6 cm, elle est en plastique et tient dans une main. Pour les 4-6 ans, donne les repères directement (« va jusqu'au grand arbre ») et garde la boussole comme accessoire ; à partir de 7 ans, donne le cap et laisse-les chercher.
Une boussole de jeu en plastique sert-elle vraiment à s'orienter ?
Elle indique le nord, ce qui suffit pour un parcours de jardin ou de parc et pour apprendre le geste. Sa précision et sa robustesse ne sont pas celles d'un compas de randonnée : sensible aux masses métalliques, elle demande d'être posée à plat et à distance d'un portail ou d'un vélo. Rangée à l'abri de l'humidité entre deux anniversaires, elle repart plusieurs saisons.
« A merry life and a short one shall be my motto. » Propos prêté à Bartholomew Roberts par A General History of the Pyrates, Londres, 1724.