Le butin cache de Thomas Tew
En avril 1694, le sloop Amity remonte la baie de Narragansett et mouille devant Newport, dans le Rhode Island. À bord, une quarantaine d'hommes qui reviennent de la mer Rouge avec de quoi ne plus jamais embarquer. Les récits anciens parlent de parts individuelles de l'ordre de mille à trois mille livres sterling, quand un matelot de commerce gagnait quelques dizaines de livres par an.
C'est de ce partage, et non d'une pelle plantée dans une île, qu'est née l'idée d'un butin caché de Thomas Tew. La différence compte : un butin partagé se dépense, il ne se retrouve pas.

Dans cet article, tu vas voir ce qui est attesté chez Tew (le navire, la route, le pavillon), ce qui relève du récit tardif, et comment reconnaître une histoire de trésor qui ne tient pas. Le tableau plus bas range les deux colonnes côte à côte.
- Thomas Tew, né vers 1649, corsaire devenu pirate, a vécu à Newport (Rhode Island) puis aux Bermudes avant de gagner l'océan Indien.
- Son navire, l'Amity, était un sloop des Bermudes d'environ 70 tonneaux : petit, rapide, typique de la piraterie de la fin du XVIIe siècle.
- La prise de 1693 sur un navire du Grand Moghol fait sa réputation ; les parts versées à l'équipage sont l'élément le mieux transmis de l'affaire.
- Aucun trésor enterré de Tew n'a jamais été localisé : le coffre caché et la carte codée appartiennent à la légende.
- Les épisodes les plus spectaculaires (Libertalia, la mort au canon en 1695) viennent du capitaine Charles Johnson, source de 1724 souvent rapprochée de Daniel Defoe.
- Ce qui reste identifiable aujourd'hui : son pavillon, un bras replié brandissant un sabre sur fond noir.
Qui était Thomas Tew : les faits établis
Thomas Tew est un marin anglais né vers 1649, actif dans les années 1690, installé à Newport en Rhode Island, ce qui lui vaut le surnom de pirate de Rhode Island. Sa carrière de pirate tient en deux expéditions. Le reste est de la reprise de récits.
En 1692, aux Bermudes, il obtient une lettre de marque : le document l'autorise à attaquer les intérêts français, en l'occurrence un comptoir sur la côte d'Afrique de l'Ouest. Une fois au large, il propose à son équipage de changer de programme et de mettre le cap sur la mer Rouge. Le vote de l'équipage, rapporté par les récits anciens, marque le passage du statut de corsaire à celui de pirate.
Sur les origines, les sources hésitent. On lit Bristol, on lit aussi une famille déjà installée en Nouvelle-Angleterre. Aucune des deux versions n'est solidement documentée, et il n'y a pas de raison de trancher à leur place.
L'Amity, un sloop des Bermudes : pourquoi ce navire change tout
L'Amity était un sloop d'environ 70 tonneaux, armé de quelques canons, avec une quarantaine d'hommes à bord. Face à un navire marchand chargé jusqu'aux barrots, ce n'est pas une puissance de feu : c'est une capacité à choisir le moment.
Le gréement de sloop, c'est un mât, une grande voile aurique, un foc, parfois un beaupré. Peu de tirant d'eau, une bonne aptitude à remonter au vent, un équipage restreint pour manœuvrer. Ces coques-là passent où un trois-mâts s'échoue, se cachent derrière une pointe, se faufilent dans une passe étroite. J'ai un faible ancien pour ces petits gréements : ils ne gagnent rien par la force, tout par le placement.

La tactique en découle. On approche sous pavillon neutre, on hisse les couleurs au dernier moment, on aborde, on décroche. Un abordage réussi ressemble davantage à un vol de grand chemin en mer qu'à une bataille navale rangée.
L'expédition de 1693 en mer Rouge et la prise du navire moghol
Fin 1693, l'Amity descend l'Atlantique, double le cap de Bonne-Espérance, remonte le canal du Mozambique et se poste au détroit de Bab-el-Mandeb. Là passent les navires qui relient l'Inde à la mer Rouge. Tew en intercepte un, appartenant selon les récits à la flotte de l'empereur moghol Alamgir, plus connu sous le nom d'Aurangzeb.
Le navire est énorme, l'équipage nombreux, mais peu préparé à se défendre. La prise se fait sans grande résistance selon les récits, et la cargaison (tissus, épices, métal monnayé, pierres) suffit à faire de chaque homme un rentier. Les montants annoncés varient beaucoup d'une version à l'autre : on lit des parts de mille à trois mille livres sterling par matelot, et un total autour de cent mille livres. Ce sont des estimations reprises de récit en récit, sans comptabilité d'époque pour les vérifier.
Ce trajet a un nom : le Pirate Round, la boucle qui mène de la Nouvelle-Angleterre à Madagascar et à la mer Rouge, puis retour. Tew en est l'un des premiers praticiens connus, avant Henry Every et William Kidd. Si tu veux voir comment un capitaine mandaté par la Couronne a fini du mauvais côté de cette même route, j'ai écrit un article sur William Kidd, le chasseur de pirates devenu pirate.
Butin partagé ou butin caché : ce que disent réellement les sources
Un butin de pirate ne restait pas entier. Il se divisait à bord selon une charte-partie établie avant le départ : une part par matelot, une part et demie ou deux pour le capitaine et le quartier-maître, des compensations prévues pour les blessés. Une fois la répartition faite, il n'y a plus de trésor, il y a quarante hommes avec de l'argent dans les poches.
Cet argent va vite quelque part. Une partie rembourse les bailleurs qui ont armé le navire, aux Bermudes comme à Newport. Une partie finance la seconde expédition, montée dès 1694. Le reste se dépense à terre, dans des ports où les marchands ne posent pas de questions sur l'origine des piastres : Newport, New York, Philadelphie. La piraterie de la fin du XVIIe siècle en Amérique du Nord tient largement à cette complaisance des ports.
Restent deux zones floues. Madagascar, où plusieurs équipages du Round s'installent et fondent des familles : la tradition malgache fait de Ratsimilaho, chef betsimisaraka du XVIIIe siècle, le fils d'un pirate anglais parfois identifié à Tew, sans preuve documentaire. Et la confusion récurrente avec Olivier Levasseur, dit La Buse, dont le cryptogramme alimente les chasses au trésor de l'océan Indien. Deux histoires différentes, deux époques différentes, souvent empilées.
Le trésor de Thomas Tew : légende contre documentation
| Ce qu'on raconte | Ce que disent les sources | Niveau de fiabilité |
|---|---|---|
| Un coffre enterré sur une île de l'océan Indien | Aucune localisation, aucune fouille concluante rapportée | Légende |
| Une carte au trésor codée détenue par Tew | Motif littéraire popularisé au XIXe siècle, absent des archives du XVIIe | Légende |
| Chaque homme d'équipage a touché une part énorme après 1693 | Tradition reprise par plusieurs récits anciens, montants variables selon les versions | Plausible, chiffres à nuancer |
| Tew a fondé Libertalia avec le capitaine Misson | Récit du capitaine Johnson, aucune trace indépendante | Douteux |
| Tew est mort en 1695 face à un navire du Grand Moghol | Version de Johnson, mise en doute par les historiens | Incertain |
| Son pavillon portait un bras brandissant un sabre | Motif constamment attribué à Tew dans les recueils de pavillons | Attesté par la tradition |
Le pavillon de Thomas Tew : lire le bras au sabre
Le pavillon attribué à Tew tient en trois éléments : fond noir, un bras blanc replié, une main qui serre un sabre d'abordage. Pas de crâne, pas de squelette, pas de sablier. C'est l'un des motifs les plus simples de tout le corpus des pavillons pirates.

Ce que ce genre de couleurs annonçait à un marchand se comprend mieux si on se rappelle la séquence d'un abordage. Le noir signifiait une sommation : rendez-vous et l'équipage aura la vie sauve. Le rouge, hissé ensuite ou à la place, annonçait qu'on ne ferait pas de quartier. Un capitaine marchand désarmé, avec dix hommes et une cargaison assurée, avait tout intérêt à amener son pavillon.
On associe souvent au pavillon de Tew une formule du type « nous sommes prêts à vous tuer ». Elle circule dans les recueils modernes, pas dans les documents du XVIIe siècle. Le motif, lui, est attribué à Tew de façon constante depuis les compilations de pavillons anciennes que l'on connaît, ce qui n'est pas une preuve d'usage à bord mais une tradition solide.
La comparaison avec les motifs voisins est parlante. Calico Jack : crâne au-dessus de deux sabres croisés. Bartholomew Roberts : un homme debout sur deux crânes, ou trinquant avec la mort selon les versions. Barbe Noire : squelette au sablier, pointant une lance vers un cœur qui saigne. Tew se contente d'un bras armé. Un motif clair, sans dégradé, reste net à plusieurs mètres, sur un mur comme au bout d'une drisse, et c'est précisément la qualité de ce dessin. Je détaille les attributions une par une dans mon article sur les pavillons pirates les plus reconnaissables, si tu veux comparer les crânes entre eux.
Distinguer une source fiable d'une légende de chasseur de trésor
Presque tout ce qu'on croit savoir sur Tew vient d'un seul livre : A General History of the Robberies and Murders of the Most Notorious Pyrates, publié à Londres en 1724 sous le nom de capitaine Charles Johnson, auteur dont l'identité reste discutée et parfois rapprochée de Daniel Defoe. Le livre mêle enquête, ouï-dire et fiction assumée.
Libertalia en est le meilleur exemple : une république pirate égalitaire à Madagascar, fondée par un capitaine Misson que Tew aurait rejoint. Aucune trace archivistique, aucune mention indépendante, un récit qui ressemble beaucoup à une utopie politique écrite pour un public anglais. Même chose pour la mort de Tew en 1695, éventré par un boulet devant un navire moghol : c'est la version de Johnson, reprise partout, contestée par les historiens.
La carte au trésor, elle, n'existe tout simplement pas au XVIIe siècle. Elle apparaît comme motif littéraire au XIXe : Edgar Allan Poe avec Le Scarabée d'or en 1843, puis Robert Louis Stevenson avec L'Île au trésor en 1883. Les pirates ne dessinaient pas de plans codés, ils comptaient des parts.

- Cherche le document. Registre d'amirauté, procès-verbal, lettre de marchand, journal de bord : sans un de ces documents, une histoire de trésor reste invérifiable.
- Date la source. Un récit de 1724 sur des faits de 1693 vaut mieux qu'un article de 1930, mais ce n'est pas une archive pour autant.
- Vérifie la chaîne de transmission. Si tous les auteurs modernes citent le même livre, tu as une source, pas cinq.
- Méfie-toi de l'étiquette de vitrine. Des coffres présentés comme ceux de Tew circulent ; une attribution muséale ancienne n'est pas une preuve de provenance.
- Sépare le pirate de la carte. Quand deux histoires se rejoignent trop bien (Tew et le cryptogramme de La Buse), c'est en général qu'on les a rapprochées après coup.
Dernier point de cadre : chercher une épave ou fouiller un site sous-marin n'est pas un loisir libre. En France, les biens culturels maritimes relèvent du code du patrimoine et les opérations passent par une autorisation, instruite par le ministère de la Culture via son département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines. Toute découverte doit être déclarée.
Afficher le pavillon de Tew chez soi : format, pose, entretien
Le format courant d'un pavillon décoratif est 90 x 150 cm. Sur un mur, il couvre un pan sans le saturer et reste visible depuis l'autre bout d'une pièce ; sur une hampe ou une drisse, il reste manœuvrable à une seule personne. Posé à hauteur de regard, bord supérieur vers 1,80 m, le motif se voit entier depuis un canapé.
Ce qui tient dans le temps sur un drapeau, ce sont les finitions plus que la matière seule : ourlet cousu, bande latérale renforcée, œillets métalliques qui ne s'arrachent pas au premier coup de vent. Le polyester sèche vite et supporte l'humidité extérieure, ce qui en fait la toile la plus répandue pour un usage mixte intérieur-extérieur.
Si l'idée est d'avoir chez toi un objet qui renvoie à Tew plutôt qu'à un pirate générique, c'est le pavillon qu'il faut, pas un crâne de plus : le bras au sabre est le seul élément que la tradition rattache spécifiquement à lui.
Ce pavillon ne conviendra pas si tu cherches un objet ancien ou une reconstitution de facture d'époque : c'est une impression moderne sur toile synthétique, fabriquée en série. Pour un rendu plus artisanal, un drapeau en coton peint ou brodé, un peu irrégulier, sera plus proche de ce que tu imagines, avec l'entretien plus délicat qui va avec.
Prolonger le sujet avec les enfants : coffre, carte et chasse au trésor
L'histoire de Tew se prête bien à un jeu, à condition de remplacer le coffre enterré par une route. Newport, les Bermudes, le cap de Bonne-Espérance, Bab-el-Mandeb, Madagascar : cinq étapes, cinq indices, un parcours qui a l'avantage d'exister vraiment.
J'organise chaque année la chasse au trésor de l'anniversaire de ma nièce et de ses cousins, et ce qui fonctionne le mieux chez les six-huit ans, c'est un fil géographique clair avec une contrainte à résoudre à chaque étape : une passe étroite à franchir, un vent contraire qui oblige à faire un détour dans le jardin. Une carte au trésor pirate sert de fil conducteur, et un coffre pirate marque l'arrivée : sans point d'arrivée visible, les enfants décrochent avant la fin.
Un mot sur ce qu'on raconte aux enfants. La piraterie de l'âge d'or se parle au passé, comme un chapitre d'histoire maritime, avec ses violences réelles. La piraterie contemporaine, elle, est un délit dont on ne fait pas un jeu. Cette distinction s'explique très bien à un enfant de huit ans, et elle évite les malentendus.
Pour le décor, un pavillon suffit souvent à installer le thème : hissé sur le portail ou punaisé au mur du salon, il se voit de loin et sert de point de ralliement. Si tu veux comparer les motifs avant de choisir, la collection de drapeaux pirates réunit les pavillons de capitaines historiques, les Jolly Roger classiques et les emblèmes d'équipages de fiction, en 90 x 150 cm pour la plupart.
Les questions qu'on me pose
Quel est le trésor pirate jamais retrouvé le plus célèbre ?
Celui d'Olivier Levasseur, dit La Buse, exécuté à La Réunion en 1730, reste le plus recherché : un cryptogramme lui est attribué et des fouilles ont eu lieu aux Seychelles, sans résultat probant. Viennent ensuite le trésor supposé de William Kidd et celui de Barbe Noire. Dans les trois cas, aucun coffre n'a été localisé, et la plupart des historiens considèrent que ces butins ont été partagés puis dépensés.
Le butin caché de Thomas Tew a-t-il vraiment existé ?
Rien ne permet de le penser. Ce qui est transmis, c'est un partage de parts à Newport en 1694, pas une dissimulation. Tew est reparti en mer dès l'année suivante, ce qu'un homme assis sur un trésor enterré n'a aucune raison de faire. Aucune archive, aucune fouille, aucune tradition locale précise ne désigne un lieu.
Que buvaient les pirates à bord ?
De la bière et du vin coupé d'eau au début du voyage, puis des alcools forts quand le reste tournait : rhum aux Antilles, arak et brandy ailleurs. L'eau douce embarquée en tonneaux devenait vite imbuvable, d'où l'habitude de l'additionner d'alcool. Le grog, mélange d'eau et de rhum, est une invention un peu plus tardive de la Royal Navy, dans les années 1740.
D'où venaient les pirates de l'âge d'or de la piraterie ?
Majoritairement des marines et des flottes marchandes européennes : des Anglais, des Gallois, des Écossais, des Français, des Hollandais, beaucoup d'anciens corsaires démobilisés après les guerres. S'y ajoutaient des marins des colonies américaines, des Antilles, et un nombre notable d'hommes noirs, libres ou évadés de la traite. Tew, avec son point d'attache à Newport, illustre bien ce va-et-vient entre l'Angleterre et les ports coloniaux.
Est-ce qu'il existe encore des pirates aujourd'hui ?
Oui, la piraterie maritime est un délit toujours actif, notamment dans le golfe de Guinée, le détroit de Malacca et, par périodes, au large de la Corne de l'Afrique. Ce sont des attaques armées contre des navires de commerce, suivies par le Bureau maritime international. Cela n'a rien du folklore du XVIIe siècle et ne se raconte pas sur le même ton.
Que signifie le bras au sabre du pavillon de Thomas Tew ?
On y voit généralement une menace directe : une main armée, prête à frapper, sans le détour du crâne ou du squelette. C'est une interprétation moderne, cohérente avec la fonction des pavillons noirs, qui servaient à obtenir une reddition sans combat. Aucun texte du XVIIe siècle ne donne l'explication de Tew lui-même.
« A merry life and a short one shall be my motto. » Propos attribué à Bartholomew Roberts par le capitaine Charles Johnson, A General History of the Pyrates, Londres, 1724.