L'Adventure Galley : Le malheureux navire du capitaine Kidd
Le 4 décembre 1695, l'Adventure Galley est lancée sur les chantiers de Deptford, au bord de la Tamise. Environ 8 000 livres sterling réunies par un consortium d'investisseurs privés, avec un objectif simple sur le papier : envoyer un navire rapide chasser les pirates de l'océan Indien et se partager les prises.
Trois ans plus tard, la même coque pourrit au mouillage au nord-est de Madagascar, vidée de tout ce qui pouvait se démonter. Son capitaine, William Kidd, est pendu à Londres le 23 mai 1701.

Cet article donne les dimensions et le gréement réels du navire, la raison technique de sa perte, le tri entre les chiffres d'archives et ceux qui circulent en ligne, et un repère concret pour reconnaître ce type de coque sur une gravure comme sur une maquette.
- L'Adventure Galley est une frégate à rames anglaise lancée en décembre 1695 à Deptford, armée en 1696 pour la campagne de William Kidd.
- Environ 124 pieds de quille (38 m) pour 287 tonneaux, 34 canons légers, trois mâts à voiles carrées et un rang d'avirons.
- Kidd part comme corsaire, muni d'une commission délivrée au nom de Guillaume III ; il ne bascule dans la piraterie qu'après deux ans de chasse infructueuse.
- Le navire est sabordé au printemps 1698 au nord-est de Madagascar, coque trop pourrie pour tenir la mer. L'épave n'est pas identifiée avec certitude.
- Les chiffres du type « 36 canons, 70 hommes, trésor localisé » viennent de descriptifs commerciaux et de fictions, pas des archives.
- Pour représenter ce navire chez soi, ce sont le gréement à trois mâts et l'encombrement réel qui guident le choix, pas l'étiquette « pirate ».
« L'Adventure Galley était un navire pirate » : erreur de départ
L'Adventure Galley n'a pas été construite pour la piraterie. C'était un navire privé armé en course, avec une commission délivrée au nom de Guillaume III en 1695-1696 et deux missions inscrites noir sur blanc : capturer les pirates opérant dans l'océan Indien et prendre les navires français, l'Angleterre étant en guerre contre la France.
Le montage financier explique la suite. Richard Coote, comte de Bellomont, alors désigné gouverneur général de la province de New York, réunit des associés, dont le marchand Robert Livingston, futur maire d'Albany, et plusieurs personnages influents du royaume. Le roi n'investit pas un shilling mais se voit garantir un dixième des prises. Kidd, lui, n'est pas un officier de la marine : c'est un capitaine marchand d'origine écossaise, installé à New York, engagé pour faire fructifier un capital privé.
Trois mots que l'on mélange en permanence, et qui recouvrent trois statuts juridiques distincts :
- Corsaire: navigue avec une commission d'un État, prend des navires ennemis, doit faire juger ses prises. C'est le statut de Kidd au départ.
- Flibustier: terme lié aux Antilles du XVIIe siècle, à mi-chemin entre l'aventurier et l'auxiliaire de guerre coloniale.
- Pirate: agit pour son compte, sans commission, contre n'importe quel pavillon. C'est ce que devient Kidd en janvier 1698, quand il garde la cargaison du Quedagh Merchant.
Aujourd'hui, l'étiquette « bateau pirate » se colle à toute coque sombre à trois mâts. La plupart des modèles regroupés parmi les bateaux d'inspiration Pirates des Caraïbes portent d'ailleurs exactement le gréement carré d'un navire de course de 1695, ce qui n'a rien d'un hasard : c'est le gréement standard des grands voiliers de cette époque, quel que soit le pavillon hissé.
Sur ce point, Le capitaine Kidd, un pirate au long cours (lemonde.fr) donne des repères vérifiables.
« Un navire ordinaire de la Royal Navy » : ce que change la coque à rames
L'Adventure Galley appartient à une catégorie rare : la frégate à rames, oared frigate dans les sources anglaises. Un grand voilier de course de 287 tonneaux, gréé en trois mâts à voiles carrées, mais percé d'un rang de sabords d'aviron au ras de l'eau pour avancer sans vent.
Les dimensions données par les sources historiques : environ 124 pieds de quille, soit à peu près 38 mètres, 28 pieds au maître-couple (autour de 8,5 m de large) et 9 pieds de tirant d'eau, moins de 3 mètres. Armement : 34 canons légers. Effectif embarqué : environ 160 hommes. Sous pleine voilure, on lui prête une pointe de 14 nœuds, ce qui est considérable pour l'époque ; à l'aviron, sans vent, on tombe autour de 3 nœuds, c'est-à-dire la vitesse d'un homme qui marche lentement.

Le raisonnement des constructeurs se comprend très bien. Un chasseur de pirates doit rattraper des sloops et des boutres, deux types de bateaux qui manœuvrent au moindre souffle et se faufilent près des côtes. Rester encalminé pendant une chasse, c'est perdre la prise. Les avirons servaient donc à approcher par temps calme et à se placer pour l'abordage, pas à traverser un océan.
Le prix de ce compromis se paie sur la structure. Percer un bordé d'une ligne de sabords bas, c'est affaiblir la coque là où elle travaille le plus, et multiplier les entrées d'eau par mer formée. À cela s'ajoute l'équipage : 160 hommes sur un navire de cette taille, c'est beaucoup de bras pour les rames, mais aussi beaucoup de bouches à nourrir sur une campagne prévue pour durer des mois. Un navire de mission courte, envoyé faire un tour du monde.

« Le trésor de Kidd a été retrouvé à Madagascar » : ce que disent les fouilles
Aucun trésor de l'Adventure Galley n'a été identifié de manière probante, et l'épave elle-même reste incertaine. L'annonce la plus médiatisée date de 2015, près de l'îlot Madame, au large de Sainte-Marie : l'explorateur américain Barry Clifford présente un bloc métallique d'une cinquantaine de kilos comme un lingot d'argent provenant du navire de Kidd.
Une expertise conduite sous l'égide de l'UNESCO a examiné la pièce et le site. Conclusion : le bloc est essentiellement composé de plomb, un matériau de lest et de construction navale, et rien ne permet de le rattacher à un trésor. La structure immergée voisine a été rapprochée d'aménagements portuaires plutôt que d'une carcasse de navire.

Il y a de toute façon un problème de logique dans l'idée d'un trésor à bord. Au printemps 1698, l'Adventure Galley n'était plus un navire chargé : Kidd avait transféré hommes, canons, gréement et cargaison sur le Quedagh Merchant, rebaptisé Adventure Prize, avant de laisser la coque vide s'enfoncer. On ne saborde pas un bâtiment sur son butin.
Chercher un trésor et faire de l'archéologie sous-marine sont deux activités différentes, avec des méthodes et des exigences de preuve qui n'ont rien à voir. Sur ce dossier précis, on en est aux hypothèses.
« 36 canons, 70 hommes » : d'où viennent les chiffres faux
Les écarts entre les données d'archives et les chiffres recopiés en ligne sont réguliers, et ils portent toujours sur les mêmes cases : l'armement, l'effectif, le type de navire et la façon dont il a coulé. Voici les deux séries face à face.
| Donnée | Sources d'archives et références historiques | Version répandue en ligne | Ce qu'il faut en retenir |
|---|---|---|---|
| Type | Frégate à rames : voiles carrées et un rang d'avirons | « Galion pirate » | Ni galion ni vaisseau de ligne |
| Lancement | 4 décembre 1695, chantier de Deptford | 1674 dans certaines fictions | La date de 1674 vient de récits romancés |
| Jauge et dimensions | 287 tonneaux, 124 pieds de quille, 28 pieds de large, 9 pieds de tirant d'eau | Rarement citées | Les dimensions sont le meilleur identifiant |
| Armement | 34 canons légers | 36 canons | Écart classique entre descriptifs et archives |
| Équipage | Environ 160 hommes | Environ 70 hommes | Effectif élevé, lié aux avirons, coûteux à nourrir |
| Coût de construction | Environ 8 000 livres sterling | Non mentionné | Une opération d'investisseurs privés, pas de la marine d'État |
| Fin | Sabordée au printemps 1698, nord-est de Madagascar | « Coulée au combat » | Coque pourrie, navire vidé avant sabordage |
| Épave | Non identifiée avec certitude | « Retrouvée en 2015 » | Le bloc de plomb de 2015 reste contesté |
La fiction alimente une partie de ces écarts, et c'est de bonne guerre tant qu'on sait de quoi on parle. Des bandes dessinées et des romans placent le navire dans les années 1670 et lui font croiser Henry Morgan, mort en 1688, sept ans avant le lancement. C'est un choix narratif, pas une donnée.
Pour vérifier un chiffre de navire, quatre données se croisent : la jauge en tonneaux, les mesures de quille et de maître-couple, l'armement, l'effectif. Si une description en donne une seule, sans unité et sans source, elle ne permet pas d'identifier quoi que ce soit. Un article du blog reprend le parcours du capitaine si tu veux le détail du procès et des commanditaires : j'ai écrit William Kidd : le chasseur de pirates devenu pirate.
« Kidd a mal navigué » : le déroulé réel de la campagne 1696-1698
La campagne échoue avant tout par usure de la coque et par manque de prises légales, pas par erreur de manœuvre. Deux ans de mer sans capture valable, un équipage recruté à la hâte, et un bordé attaqué par les vers : c'est cette accumulation qui conduit au sabordage.
Départ de Plymouth en avril 1696. Escale à New York, où Kidd doit compléter son effectif : une partie de ses premiers hommes lui a été reprise par la marine, et il embarque à leur place des marins attirés par la promesse d'une part sur les prises. Un équipage payé au butin, sur un navire de chasse, c'est une pression permanente.
Suivent les Comores, la mer Rouge, la côte de Malabar. Les pirates sont insaisissables, les navires français rares, la maladie décime les rangs et l'équipage fond. En octobre 1697, une querelle à bord tourne mal : Kidd frappe le canonnier William Moore avec un seau ferré, et l'homme meurt le lendemain. Ce coup lui coûtera la vie au procès.
Janvier 1698 : capture du Quedagh Merchant, gros navire marchand chargé de soie, de tissus et de métal, commandé par un Anglais et naviguant sous laissez-passer français. Kidd s'appuie sur ce document pour prétendre à une prise légitime. Londres n'a pas suivi.
Au printemps 1698, à Sainte-Marie, les pompes ne suffisent plus. Kidd fait transférer canons, gréement et équipage sur la prise, puis abandonne l'Adventure Galley, vidée de tout ce qui pouvait se démonter puis coulée. Il rentre par les Antilles, est arrêté à Boston en 1699, transféré à Londres, jugé pour piraterie et pour le meurtre de Moore, pendu à Execution Dock le 23 mai 1701. Son corps est ensuite exposé dans une cage de fer à Tilbury Point, à l'entrée de la Tamise, en avertissement aux marins qui passaient.
Reconnaître un navire de type Adventure Galley sur une image ou un modèle
Une gravure, une couverture de roman ou une maquette se voient dans le même ordre : mâture, voilure, silhouette de coque, puis décor. Cinq réflexes suffisent à ranger un navire dans la bonne famille, et à écarter les confusions les plus courantes avec le galion espagnol ou le vaisseau de ligne.
- Compter les mâts. Trois mâts, plus un beaupré nettement incliné à l'avant : famille des grands voiliers de guerre et de commerce des XVIIe et XVIIIe siècles.
- Lire la voilure. Des voiles carrées, suspendues à des vergues horizontales, sur les trois mâts. Une grande voile triangulaire à l'arrière et des voiles au tiers signent un autre type de bateau.
- Regarder la hauteur de l'arrière. Château arrière modéré, pas de superstructure massive à étages comme sur un galion, pas de trois rangs de sabords comme sur un vaisseau de ligne.
- Chercher la ligne basse. Une rangée de petites ouvertures régulières juste au-dessus de la flottaison indique les sabords d'aviron, marque de la frégate à rames.
- Comparer avec les bateaux réellement employés par les pirates. Sloops et goélettes tirent peu d'eau, se manœuvrent à quelques hommes et prennent la fuite sous le vent : j'ai un faible pour ces coques légères, plus parlantes que les gros gréements. La goélette à trois mâts Tern en est un bon exemple, décrit dans cet article du blog.
Une fois le gréement identifié, la question devient concrète pour qui veut une pièce d'exposition : l'encombrement réel. Un modèle court et fin se pose sur une bibliothèque de 30 cm de profondeur sans que le beaupré dépasse dans le passage. Un grand set de construction demande un plateau dédié, et cette place ne se trouve pas toujours après coup.
Choisir une pièce d'exposition pour représenter le navire de Kidd chez soi
Trois formats existent pour donner une place à ce navire dans une pièce : une maquette décorative déjà montée, un set de construction à assembler, ou une image encadrée. Les illustrations de Howard Pyle rassemblées dans Howard Pyle's Book of Pirates (1921) sont dans le domaine public et se tirent facilement en poster.
Aucun modèle du commerce ne reproduit l'Adventure Galley au sens strict : il n'existe pas de plan largement diffusé de ce navire précis, et une frégate à rames est un objet trop particulier pour être industrialisé. Ce qu'on peut représenter, c'est la famille : trois mâts, voiles carrées, coque sombre courte et fine, silhouette basse. Pour un bureau ou une étagère de bibliothèque, un petit trois-mâts noir remplit ce rôle sans réclamer un demi-mètre de profondeur.
Ce modèle ne conviendra pas à qui cherche une reproduction fidèle d'un navire identifié, avec échelle et plan de gréement : il faut alors se tourner vers un kit de maquettisme naval, avec le temps de montage que cela suppose. Et si l'idée est d'occuper un enfant pendant des heures, un set de construction avec équipage et canon rendra davantage service qu'une pièce à poser. La version « construction » du même bateau existe justement pour cet usage, comme les autres bateaux pirates du catalogue.
Exposer, éclairer et entretenir un modèle de trois-mâts
Un gréement, même petit, accroche tout ce qui passe : manches de pull, chiffon, aspirateur. Place le modèle à hauteur des yeux, dos au mur, hors des zones de passage, et laisse une marge devant le beaupré, qui est toujours la première pièce cassée.

L'entretien départage les matières. Un modèle en plastique solide se dépoussière au pinceau doux à poils longs ou à l'air froid d'une soufflette, en passant entre les haubans sans appuyer. Un bois ciré demande un passage annuel de cire, et un set assemblé retient la poussière dans les cordages, où le pinceau devient vite indispensable. Le chiffon humide, lui, n'a rien à faire sur des cordages : il les détend et il déplace la poussière plutôt qu'il ne l'enlève.
Sur la lumière, une règle simple : pas de soleil direct. Les voiles blanchissent, les noirs brillants prennent un voile grisâtre en deux saisons d'exposition derrière une fenêtre sud. Un éclairage indirect, ou une petite lampe posée de biais, rend d'ailleurs mieux le relief du gréement qu'une lumière frontale.
Pour la mise en scène, un objet à côté suffit. Un coffre pirate posé plus bas, une carte encadrée, un pavillon tendu au mur : trois éléments, pas dix, sinon la coque disparaît dans le décor. Et si le projet mélange vitrine et jeu, il vaut mieux séparer les deux : la maquette reste en hauteur, les accessoires de déguisement vivent à portée de main.
Les modèles de ce style, avec leurs formats et leurs gréements, sont regroupés parmi les bateaux d'inspiration Pirates des Caraïbes chez Piraterie Shop, si tu veux comparer les tailles avant de mesurer ton étagère.
Questions pratiques
Quel est le bateau pirate le plus connu ?
Dans la fiction, le Black Pearl de la saga Pirates des Caraïbes tient la première place, loin devant les autres. Côté histoire, c'est le Queen Anne's Revenge, l'ancien navire négrier français La Concorde capturé par Barbe Noire en 1717 et échoué l'année suivante au large de Beaufort, en Caroline du Nord. Une épave y a été localisée en 1996 et rattachée à ce navire par les autorités de l'État.
Quelle est l'histoire de William Kidd ?
Capitaine marchand écossais installé à New York, Kidd est engagé en 1695-1696 par un consortium d'investisseurs pour chasser les pirates de l'océan Indien avec une commission royale. Deux ans de campagne sans prise valable, un canonnier tué à bord et la capture du Quedagh Merchant en janvier 1698 font basculer l'affaire. Arrêté à Boston en 1699, jugé à Londres, il est pendu le 23 mai 1701.
Comment s'appelle le navire de Jack Sparrow ?
Le Black Pearl, dans les films Pirates des Caraïbes. C'est un trois-mâts de fiction, aux voiles noires, sans équivalent historique attesté : le nom et la coque ont été créés pour la saga. Le navire utilisé pour le tournage était une coque construite sur une barge, habillée pour les besoins de l'image.
Est-ce que les bateaux pirates existent ?
Les navires de l'âge d'or de la piraterie, autour de 1650-1730, étaient des bateaux ordinaires du commerce ou de la guerre, capturés puis modifiés : sloops, goélettes, brigantins, parfois une grosse prise comme le Quedagh Merchant. Il n'a jamais existé de chantier construisant des « bateaux pirates ». La piraterie maritime existe encore aujourd'hui, avec des embarcations rapides et des faits qui relèvent du droit pénal, sans rapport avec l'imagerie des voiliers.
Pourquoi l'Adventure Galley avait-elle des rames en plus de ses voiles ?
Pour ne pas rester immobile par temps calme pendant une chasse. Un rang d'avirons permettait d'avancer à environ 3 nœuds sans vent et de se placer pour aborder un sloop ou un boutre, deux types de bateaux qui manœuvrent avec très peu d'air. Le revers est structurel : les sabords d'aviron percent le bordé juste au-dessus de la flottaison, là où la coque travaille le plus.
L'épave de l'Adventure Galley a-t-elle été retrouvée à Madagascar ?
Non, pas de façon établie. Le bloc métallique d'une cinquantaine de kilos présenté en 2015 près de l'îlot Madame a été analysé comme du plomb, matériau de lest et de construction, et le site rapproché d'aménagements portuaires. Le navire ayant été vidé puis coulé en 1698, l'hypothèse d'un trésor à bord ne tient pas.
Quelle place prévoir pour une maquette de trois-mâts sur une étagère ?
Mesure la profondeur disponible avant d'acheter : un modèle court et fin tient sur une bibliothèque de 30 cm de profondeur, à condition de laisser quelques centimètres devant le beaupré. Prévois aussi la hauteur, les mâts montent souvent plus haut qu'on ne l'imagine, et un rayonnage trop bas oblige à coucher le navire de biais.
« Je suis la personne la plus innocente de toutes, si ce n'est que des parjures ont témoigné contre moi. » William Kidd, devant la cour, Londres, mai 1701 (traduction du compte rendu de procès).