Le Pinque : le navire marchand transformé en outil de pillage
Le capitaine de Bonnefoux, dans son Dictionnaire de marine à voiles de 1855, écrit « une pinque ». L'amiral Pâris, lui, passe du masculin au féminin d'une planche à l'autre de ses Souvenirs de marine. Le mot n'a jamais été fixé, et le bâtiment non plus.
Le pinque est un porteur de charge méditerranéen du XVIIIe siècle, de 200 à 300 tonneaux, à fond plat et poupe relevée. On le range volontiers parmi les « navires pirates » alors qu'il a surtout servi au négoce, au cabotage, à la contrebande, puis à la course et à la guerre par commodité.

Quatre repères matériels permettent de trancher entre un pinque, une tartane et un chébec, sans avoir besoin de la légende sous la gravure : le nombre de mâts, la forme de la poupe, le rapport longueur/largeur de la coque et le gréement.

- Bâtiment marchand méditerranéen de 200 à 300 tonneaux, attesté au XVIIIe siècle, disparu vers 1840.
- Le mot vient du néerlandais « pink », passé par les chantiers génois sous la forme « pinco » avant d'être francisé.
- Signes distinctifs : varangues plates, poupe très relevée et arrondie, trois mâts, coque large et ramassée.
- Le gréement change selon la campagne : voiles latines sur antennes en Méditerranée, voiles carrées pour les traversées longues.
- Ce n'était pas un bâtiment d'abordage : contrebandiers, corsaires et marines de guerre l'ont armé de pierriers et de petits canons faute de mieux.
- Son déclin tient à sa forte prise au vent, face à des bâtiments plus manœuvrants.
« Pinque » ou « pink » : ce que dit l'étymologie
Le mot vient du néerlandais pink, nom d'un petit bâtiment de pêche à poupe étroite. Il passe aux chantiers de Gênes sous la forme pinco, puis est francisé à la fin du XVIIe siècle. Un seul nom désigne deux façons de construire différentes.
Le pink des mers du Nord est un navire à l'arrière étroit et haut, employé pour la pêche et le transport, y compris par les marines de guerre comme bâtiment de charge. La pinque méditerranéenne est autre chose : plus large, plus lourde, gréée à la mode latine, taillée pour caboter d'un port à l'autre entre la Provence, la Ligurie, la Catalogne et l'Adriatique. Ce que les deux partagent, c'est un principe de coque : porter beaucoup, tirer peu d'eau, se contenter de mouillages médiocres.
Dans les archives portuaires, les orthographes varient sans logique : pinque, pinco, pink, pinca, parfois sur la même page à quelques lignes d'intervalle. Un scribe italien qui note un armement provençal ne transcrit pas comme un commis marseillais.
Un porteur de charge, pas un bâtiment d'abordage
La fonction première du pinque est le négoce. Il transportait de l'huile, du sel, du blé, du vin, du corail, entre des ports méditerranéens souvent dépourvus de quai. Sa cale large et son faible tirant d'eau lui permettaient de charger lourd et d'accoster sur une plage.
C'est tout le principe du fond plat. Un bâtiment à varangues plates peut s'échouer sans se coucher, se faire décharger à bras d'hommes, repartir à la marée ou au vent portant. Pour un armateur qui veut emporter de grandes quantités de marchandises sur des étapes courtes, ce type de coque vaut mieux qu'une carène fine. La contrepartie est une œuvre morte volumineuse, donc une forte prise au vent, et une aptitude médiocre à remonter.

La course et la contrebande l'ont utilisé, comme elles ont utilisé tout ce qui flottait. On armait alors le pont de pierriers et de quelques petits canons, de quoi impressionner une barque de pêche ou riposter mollement, jamais de quoi tenir une bordée. Une référence circule dans les textes littéraires : le padron Lettereo, contrebandier du Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki. C'est un roman, pas une archive, et la distinction compte ici plus qu'ailleurs.
Sur les silhouettes noires et fines que l'on voit dans les bateaux inspirés de Pirates des Caraïbes, on est dans un tout autre registre : celui du navire de combat de fiction atlantique. Le pinque, lui, a plus souvent été la proie que le chasseur.
Pinque, tartane, chébec : ce qui les sépare
Trois bâtiments méditerranéens, trois fonctions différentes. La tartane pêche et cabote sur de petits tonnages. Le chébec poursuit. Le pinque transporte. La confusion vient de la voilure latine, commune aux trois.
La tartane appartient à la même famille de gréement, avec un ou deux mâts et un tonnage bien inférieur. On lit parfois que le pinque est « une tartane de fort tonnage » : la formule vaut pour la parenté générale, elle ne dit rien de l'arrière, qui est le vrai point de distinction. Si tu veux voir en détail ce que ce petit bâtiment savait faire, j'ai écrit une fiche sur la tartane, ce navire de commerce méditerranéen.
Le chébec est l'opposé fonctionnel du pinque : coque fine, avant élancé, arrière débordant, avirons possibles quand le vent tombe. Un bâtiment de course, employé sur les côtes barbaresques comme dans les marines européennes. Placer un chébec et un pinque côte à côte, c'est comparer un coureur et un camion.
Sur une maquette, on remarque ces proportions avant tout le reste. Une coque courte et pleine, avec un rapport longueur/largeur faible, signale le transporteur ; une carène longue et étroite signale la vitesse. C'est le premier tri à faire, avant de compter les canons ou de chercher un pavillon.
| Bâtiment | Aire d'usage | Tonnage indicatif | Mâts et gréement | Coque et poupe | Emploi dominant |
|---|---|---|---|---|---|
| Pinque | Méditerranée, parfois jusqu'aux Antilles | 200 à 300 tonneaux | 3 mâts, voiles latines sur antennes ou voiles carrées | Fond plat, coque large, poupe très relevée et arrondie | Négoce et cabotage, armé d'appoint en guerre |
| Tartane | Méditerranée occidentale | 20 à 100 tonneaux | 1 à 2 mâts, voile latine | Coque ramassée, faible tirant d'eau | Pêche et petit cabotage |
| Chébec | Méditerranée, côtes barbaresques | 100 à 300 tonneaux | 3 mâts latins, avirons possibles | Coque fine, avant élancé, arrière débordant | Course et poursuite |
| Sloop | Atlantique, Caraïbes | 30 à 100 tonneaux | 1 mât, gréement aurique | Coque fine, très faible tirant d'eau | Vitesse, esquive, piraterie atlantique |
Trois mâts et voiles latines : une règle avec beaucoup d'exceptions
La configuration méditerranéenne de base tient en deux éléments : des mâts à calcet et des antennes portant des voiles latines. Mais les auteurs du XVIIIe siècle décrivent des pinques gréées autrement, selon les campagnes et les chantiers.
Le mât à calcet, c'est cette tête de mât élargie et fendue dans laquelle passent les drisses. L'antenne, une longue vergue inclinée, y monte obliquement et porte la voile latine. Ce gréement excelle au près par vent régulier et demande un équipage nombreux pour virer, puisqu'il faut faire passer l'antenne d'un bord à l'autre.

Chapman, dans son recueil d'architecture navale marchande publié en 1768, présente des pinques gréées en voiles carrées, en senau, en brigantin, parfois en sloop. L'amiral Pâris, un siècle plus tard, décrit trois mâts latins avec la possibilité de substituer des voiles carrées selon la destination. La mâture elle-même varie : à pible, d'une seule pièce, ou avec hunes et mâts de hune quand on veut porter du carré.
Certaines pinques ont poussé jusqu'aux Antilles. Pour une traversée d'alizés, on abandonnait l'antenne au profit du carré, plus facile à réduire et à mener avec peu de monde. Le pinque se définit donc par sa coque, son fond plat et son arrière, jamais par la voilure d'une planche particulière.
Le pinque n'appartient pas à l'âge d'or de la piraterie
L'âge d'or de la piraterie atlantique se situe entre 1650 et 1730, aux Caraïbes et dans l'océan Indien. Les premières mentions solides du pinque en Méditerranée sont du XVIIIe siècle, et son apogée commerciale se situe plutôt dans sa seconde moitié. Les deux histoires ne se recouvrent pas.
Le théâtre n'est pas le même non plus. Un pinque marseillais ou génois croisait des corsaires barbaresques, des contrebandiers, des escadres en guerre et des blocus, pas des équipages de flibustiers en rupture de ban dans le canal du Vent. Ses adversaires réels étaient des chasseurs légers à voile latine et à avirons, contre lesquels sa vitesse ne servait à rien : sa défense était la ruse de route, l'escorte ou la fuite vers la côte.
Il disparaît vers 1840. La raison tient à sa forte prise au vent et à sa manœuvre exigeante, à une époque où les armateurs préféraient des bâtiments plus maniables et moins gourmands en équipage. Parler du pinque, c'est parler du commerce méditerranéen du XVIIIe siècle, avec ses ports, ses cargaisons et ses règlements de douane.
Identifier un pinque en quatre repères
Deux repères concordants suffisent pour conclure, le troisième confirme. Sur une gravure, une aquarelle ou une maquette, on procède toujours dans le même ordre : les mâts, la poupe, les proportions de la coque, puis le gréement.
- Compter les mâts. Trois mâts sur un bâtiment méditerranéen de taille moyenne orientent vers un porteur de charge. Un ou deux mâts renvoient vers la tartane, le laoud ou une barque de pêche.
- Lire la poupe. Très relevée, arrondie, sans tableau plat marqué, avec cette montée de l'arrière que l'on rapproche souvent des caravelles. C'est le détail le plus discriminant, et celui que les copistes déforment le moins.
- Juger la coque. Courte, large, ventrue, fond plat, faible tirant d'eau. Si la carène est fine et l'avant élancé, tu regardes un chasseur, chébec ou galiote, et non un bâtiment de charge.
- Regarder le gréement. Antennes inclinées : campagne méditerranéenne. Vergues droites et hunes : bâtiment préparé pour une traversée longue. Le gréement date la campagne représentée, il ne définit pas le type.
La méthode se vérifie sur les documents eux-mêmes. Les aquarelles d'Antoine Roux, à Marseille, montrent des bâtiments latins dessinés par quelqu'un qui les voyait manœuvrer chaque jour, avec ce que cela suppose de justesse dans les proportions. Les planches des Souvenirs de marine de l'amiral Pâris, relevées plus tard, donnent des lignes et des cotes. Ces dessins un peu inégaux, faits sur le port, m'apprennent plus qu'une reconstitution parfaitement symétrique.
Choisir une maquette de trois-mâts pour sa vitrine
Je n'ai pas trouvé de maquette du commerce reproduisant un pinque : le bâtiment est trop mal documenté et trop peu connu pour intéresser un fabricant. Ce que l'on trouve, ce sont des trois-mâts de registre atlantique ou caribéen, et le choix se joue alors sur trois points concrets : l'emplacement, la mâture, l'entretien.
Décide de l'emplacement avant le modèle. C'est la hauteur de mâture qui pose problème, pas la longueur de coque : un trois-mâts de trente centimètres de long peut demander vingt-cinq centimètres sous étagère. Un meuble bas ou un bureau dégagé accueille sans souci un gréement complet, une étagère de bibliothèque rarement.
La silhouette dit ensuite la famille de navire. Trois mâts et une coque fine : un bâtiment de guerre ou de fiction. Un mât et une coque plate : un petit gréement de travail, sloop ou chaloupe, mon terrain préféré parce qu'on y voit tous les éléments d'un coup, drisse comprise.
Reste la matière. Un modèle en plastique solide se prend en main, se déplace, se dépoussière au pinceau souple sans qu'on redoute de casser un hauban. Un modèle en bois monté fil à fil est plus fin et beaucoup plus fragile : la moindre manipulation maladroite décroche une enfléchure, et le nettoyage se fait à la soufflette plutôt qu'au chiffon. Compte quelques minutes de pinceau tous les mois si la pièce est exposée à l'air libre.

Si l'intention est d'avoir un navire visible tous les jours sur un bureau, sans y consacrer une vitrine ni un dimanche de montage, un trois-mâts compact en plastique est le format le plus tranquille à vivre.
Elle ne conviendra pas si tu cherches la coque large et le fond plat d'un bâtiment marchand méditerranéen : la silhouette est fine, c'est un navire de fiction. Et si l'idée est d'occuper un enfant avec un équipage et un pont où l'on joue, un modèle de construction inspiré de l'univers Playmobil rendra plus de service qu'une pièce de vitrine.
Sources, iconographie et navires voisins
Sur un bâtiment aussi mal fixé, citer sa source vaut mieux qu'affirmer. Deux entrées de référence : le Dictionnaire de marine à voiles du capitaine de Bonnefoux (1855) et les Souvenirs de marine de l'amiral Edmond Pâris, dont les planches sont consultables dans les fonds numérisés de la Bibliothèque nationale de France sur Gallica.
Pour l'iconographie, les aquarelles d'Antoine Roux et les collections des musées maritimes provençaux restent le meilleur matériau : des bâtiments dessinés sur le port, avec leur gréement du jour. La pinque provençale et le trafic marseillais vers l'Afrique du Nord constituent un chantier de recherche encore ouvert, et les sources d'archives y sont plus fournies que les descriptions techniques.
Côté navires voisins, il vaut la peine d'étudier ensuite la tartane, le senau, le brigantin, le sloop et la goélette : ce sont eux qui donnent l'échelle du pinque. Et si tu regardes plutôt du côté des modèles à exposer, la collection bateaux Pirate des Caraïbes réunit les trois-mâts de ce style, avec les formats et les matières indiqués modèle par modèle.
Sur ce point, La pinque provençale redécouverte (pourlascience.fr) donne des repères vérifiables.
On me pose souvent ces questions
Qu'est-ce qu'un pinque exactement ?
Un bâtiment marchand méditerranéen du XVIIIe siècle, de 200 à 300 tonneaux, à fond plat, coque large et poupe très relevée, généralement gréé à trois mâts. Il servait au négoce et au cabotage entre les ports de Méditerranée, et pouvait charger lourd tout en tirant peu d'eau, ce qui lui permettait d'accoster là où il n'y avait pas de quai.
Dit-on un pinque ou une pinque ?
Les deux se voient. Bonnefoux, en 1855, écrit « une pinque » ; d'autres auteurs du XIXe siècle emploient le masculin, et l'amiral Pâris alterne d'une planche à l'autre. Aucun usage ne s'est imposé, donc les deux formes sont défendables à condition de rester cohérent dans un même texte.
D'où vient le mot pinque ?
Du néerlandais pink, nom d'un petit bâtiment à poupe étroite, passé aux chantiers génois sous la forme pinco puis francisé à la fin du XVIIe siècle. Les archives portuaires mélangent les graphies : pinque, pinco, pink, pinca. Le nom nordique et le bâtiment méditerranéen partagent un principe de coque, pas une tradition de construction.
Le pinque était-il un navire utilisé par les pirates ?
Pas comme bâtiment de chasse. Contrebandiers, corsaires et marines de guerre l'ont armé de pierriers et de quelques petits canons quand ils n'avaient rien de mieux sous la main, mais sa coque ventrue et sa forte prise au vent le rendaient incapable de poursuivre quoi que ce soit. Dans les faits, il figure plus souvent parmi les navires capturés.
Quelle différence entre un pinque et une tartane ?
Le tonnage et l'arrière. La tartane porte 20 à 100 tonneaux avec un ou deux mâts ; le pinque monte à 200 ou 300 tonneaux avec trois mâts, et son arrière est nettement plus relevé et arrondi. Les deux partagent le gréement latin et le faible tirant d'eau, d'où la confusion fréquente sur les gravures.
Pourquoi le pinque a-t-il disparu au XIXe siècle ?
Il s'efface vers 1840, principalement à cause de sa manœuvre. Ses œuvres mortes volumineuses offraient une forte prise au vent, il remontait mal et demandait beaucoup de monde pour virer une antenne. Les armateurs se sont tournés vers des bâtiments plus maniables et moins coûteux en équipage.
« Collection de plans ou dessins de navires et de bateaux anciens ou modernes, existants ou disparus. » Amiral Edmond Pâris, sous-titre des Souvenirs de marine.
Dernier conseil pratique : si tu identifies un bâtiment sur une planche ancienne, note la référence du document en même temps que ta conclusion. Sur un type aussi peu décrit que le pinque, un dessin sourcé vaut mieux qu'une certitude sans provenance.