Les richesses voilées : Le butin insaisissable d'Anne Bonny
Le 28 novembre 1720, à Saint Jago de la Vega en Jamaïque, Anne Bonny et Mary Read sont jugées avec le reste de l'équipage de John Rackham, dit Calico Jack, et condamnées à mort. Les pièces du procès énumèrent les prises reprochées : des barques de pêcheurs, deux ou trois sloops côtiers, des filets, du cordage, des vivres. Rien qui ressemble à un galion chargé d'argent.
C'est de ce décalage qu'est né le mythe du butin d'Anne Bonny, ce coffre enterré que des générations de récits ont placé sur une plage des Caraïbes. Cet article démêle trois choses que la légende mélange : ce que les documents disent, ce que la littérature a ajouté, et ce que la fiction contemporaine a fabriqué.

Tu y trouveras aussi une méthode courte pour reconnaître d'où sort une information sur elle, et de quoi évoquer cette histoire chez toi sans faire passer un objet de décoration pour une pièce d'époque.
- Anne Bonny est un personnage historique attesté, connu presque uniquement par le procès de 1720 et par l'Histoire générale des plus fameux pyrates publiée en 1724 sous le nom de Charles Johnson.
- Les prises documentées de l'équipage de Rackham sont petites et côtières : aucun galion espagnol n'y figure.
- Le butin se dépensait ou se revendait vite dans les ports ; enterrer un trésor était l'exception.
- Après le report de sa peine, les sources s'arrêtent : ce blanc documentaire a nourri l'idée d'une fortune emportée.
- Aucune carte ne lui est attribuable ; les « cartes d'Anne Bonny » sont des objets de fiction.
- Pour raconter cette histoire au mur, une carte ou un coffre assumés comme décor valent mieux qu'un objet présenté comme document.
Qui était vraiment Anne Bonny ?
Une femme née en Irlande, probablement à Kinsale, entre 1697 et 1700, arrivée enfant en Caroline, puis embarquée en août 1720 à Nassau avec John Rackham sur un sloop volé dans le port. Sa carrière en mer dure quelques semaines.
Deux ensembles de textes la documentent. D'abord les minutes du procès tenu en Jamaïque en novembre 1720, avec les dépositions des témoins : des pêcheurs, un patron de barque, une femme qui l'a vue à bord armée d'un coutelas et d'un pistolet. Ensuite le récit de 1724, l'Histoire générale des plus fameux pyrates, qui lui consacre un chapitre entier et qui reste la source de presque tout ce qu'on raconte sur son enfance.
Le problème est que ce livre mêle actes judiciaires, témoignages de seconde main et scènes reconstruites. Trois points restent incertains :
- Sa filiation: le récit de 1724 la dit fille d'un homme de loi devenu planteur et d'une servante. Aucun acte connu ne le confirme.
- Sa date de naissance: une fourchette, pas une date.
- Son sort après 1720: les registres jamaïcains ne donnent ni exécution, ni libération, ni sépulture identifiée.
La femme documentée tient donc en quelques dizaines de pages d'archives. Le personnage, lui, a été repris par des romans, des séries et des jeux vidéo sur l'âge d'or de la piraterie, où elle gagne un passé, des dialogues et parfois un trésor. Les deux existent, ils ne se prouvent pas l'un par l'autre.
Quel butin son équipage a-t-il réellement pris ?
Des prises côtières de faible valeur, listées au procès : des canots et barques de pêche, deux petits sloops, des filets, du cordage, des vivres et quelques marchandises revendables. Aucune cargaison de métal précieux n'apparaît dans les chefs d'accusation.
Cela colle au bateau. Un sloop, c'est un voilier à un mât, très toilé, qui tire peu d'eau et se faufile entre les cayes. J'ai un faible pour ces coques, parce qu'elles se manœuvrent à quelques hommes et qu'elles passent là où un navire lourd s'échoue. En contrepartie, elles ne servent pas à attaquer un convoi escorté : on prend ce qui navigue seul, près des côtes, et on file.

Le partage se faisait selon les articles signés à bord : une part par homme, une part et demie ou deux pour le capitaine et le quartier-maître, un supplément pour le charpentier ou le canonnier. Sur des prises de cette taille, la part individuelle représente de quoi se ravitailler et boire quelques jours à terre, rien de plus. Les marchandises partaient vite au recel dans les petits ports, souvent bien en dessous de leur valeur, parce qu'un tissu ou des vivres ne se gardent pas à bord.
La comparaison avec Bartholomew Roberts aide à mesurer l'écart : les chroniques du XVIIIe siècle lui attribuent plusieurs centaines de prises en un peu plus de trois ans, dont un navire portugais saisi à Bahia en 1720 avec des pièces d'or. Rackham, Bonny et Read, eux, sont capturés après quelques semaines de course dans les eaux jamaïcaines.

Pourquoi parle-t-on de galions espagnols et d'or ?
Parce que la flotte de l'argent espagnole a bien existé, mais elle appartient à d'autres années et à d'autres acteurs. En juillet 1715, un ouragan jette onze navires de la flotte des Indes sur la côte est de la Floride, avec une cargaison considérable de pièces et de lingots.
La suite est documentée : les Espagnols organisent des camps de récupération, et des équipages venus de Nassau, dont celui de Henry Jennings, viennent piller les épaves et les entrepôts de fortune. Cette ruée a nourri la réputation des Caraïbes comme réservoir d'argent à ramasser. Elle précède de cinq ans la sortie en mer d'Anne Bonny.
Les récits populaires fonctionnent par transfert : le trésor des uns finit attribué aux figures les plus mémorables, et une femme jugée pour piraterie en 1720 est autrement plus mémorable qu'un patron de barque de sauvetage. L'imprimé du XVIIIe siècle a lancé le mouvement, le roman d'aventures du XIXe l'a figé. Ce vocabulaire graphique se retrouve aujourd'hui dans les cartes au trésor pirate anciennes vendues comme décoration : la rose des vents et les cartouches viennent de la cartographie ancienne, l'itinéraire en pointillés et la croix viennent des romans.
Les pirates enterraient-ils leur trésor ?
Très rarement. Le cas le mieux documenté est celui de William Kidd, qui enfouit une partie de ses biens sur Gardiners Island, près de Long Island, en 1699 ; le dépôt a été retrouvé et saisi peu après par les autorités coloniales. C'est un cas isolé, devenu modèle littéraire.
Les raisons pratiques sont simples. Un équipage change à chaque escale, et personne n'a envie de laisser sa part dans un trou gardé par les autres. Le butin est souvent volumineux ou périssable : du sucre, du tabac, de la toile, du bois de teinture, des esclaves dans les cas les plus sombres. Enfin, l'argent servait tout de suite : ravitaillement, radoub, réparation du gréement, jeu, dettes de taverne, et parfois rachat de protections auprès d'un gouverneur complaisant.
L'imagerie du coffre et de la croix sur la carte a deux dates repérables. En 1843, Edgar Allan Poe publie Le Scarabée d'or, qui installe le cryptogramme et le trésor de Kidd. En 1883 paraît L'Île au trésor de Robert Louis Stevenson, où la carte devient l'objet central du récit. Tout ce que nous croyons savoir sur les trésors enterrés sort de ces deux textes bien plus que des archives. Sur le seul pirate qui a vraiment enterré quelque chose, j'ai écrit un article séparé, William Kidd : le chasseur de pirates devenu pirate, si tu veux voir comment son procès a été instrumentalisé.
Qu'est-il arrivé à Anne Bonny après le procès ?
Condamnée à mort en novembre 1720, elle échappe à l'exécution en se déclarant enceinte, comme Mary Read : la peine est suspendue le temps de la grossesse. Mary Read meurt en prison en avril 1721. Pour Anne Bonny, les sources s'arrêtent net.
Les historiens avancent trois hypothèses, sans en trancher aucune : un décès en détention non enregistré, un rachat par sa famille de Caroline, ou une libération discrète suivie d'un retour à terre sous un autre nom. Des traditions familiales recueillies en Caroline du Sud au XXe siècle lui prêtent une longue vie de femme mariée et un décès dans les années 1780, mais ces récits n'ont pas de support documentaire ancien.
C'est ce vide qui fabrique le trésor. Une condamnée qui disparaît des registres, dans l'imaginaire, ne peut pas être partie les mains vides. Voici les réflexes qui permettent de trier ce qu'on lit sur elle :
- Regarder la date du texte. Un récit de 1724 n'est pas une archive de 1720 ; un site de 2019 qui cite « les documents » sans les nommer ne cite rien.
- Chercher la nature du document. Minutes de procès, registre paroissial, lettre de gouverneur, chronique imprimée, roman : ce ne sont pas les mêmes garanties.
- Repérer les dialogues. Une conversation rapportée mot pour mot dans une biographie de pirate est presque toujours une reconstitution d'auteur.
- Vérifier les sommes. Un chiffre précis en livres sterling, sans registre de saisie derrière, est un chiffre inventé ou recopié.
- Séparer les types de sources. Histoire attestée de 1650 à 1730, littérature, fiction contemporaine. Chacun est intéressant ; aucun ne valide les deux autres.
| Élément du récit | Statut | Source ou origine |
|---|---|---|
| Présence à bord du sloop de Calico Jack en 1720 | Documenté | Minutes du procès en Jamaïque, novembre 1720 |
| Condamnation à mort puis report pour grossesse | Documenté | Actes du procès de Saint Jago de la Vega |
| Prises de petits navires et de matériel de pêche | Documenté | Dépositions des témoins au procès |
| Fille d'un homme de bonne condition et d'une servante | Probable mais non vérifié | Histoire générale des plus fameux pyrates, 1724 |
| Attaque de galions espagnols chargés d'or | Légende | Transfert des récits de la flotte de l'argent |
| Trésor enterré et carte à la croix | Fiction | Le Scarabée d'or (1843), L'Île au trésor (1883) |
| Fin de vie paisible en Caroline | Hypothèse tardive | Traditions familiales rapportées au XXe siècle |
| Anne Bonny personnage jouable ou secondaire | Fiction contemporaine | Romans, séries et jeux vidéo sur l'âge d'or de la piraterie |
Existe-t-il une carte du trésor d'Anne Bonny ?
Non. Aucune carte ne lui est attribuable, et les cartes de pirates authentifiées sont pratiquement inexistantes, toutes époques confondues. Ce qui circule sous ce nom relève du décor ou de la mise en scène.
La cartographie de bord du début du XVIIIe siècle n'a rien à voir avec l'image qu'on s'en fait. Un patron de sloop utilisait des routiers et des cartes de pilote : relevés de côtes, amers, profondeurs, passes, récifs. Ces documents servent à ne pas talonner et à retrouver un mouillage, ils ne portent ni croix, ni énigme, ni itinéraire dessiné. Une carte volée valait d'ailleurs souvent plus, dans les faits, que le contenu d'une cale.
Une carte au trésor décorative, elle, s'évalue autrement, et deux ou trois détails suffisent à la juger. Un itinéraire qui se suit du nord vers le sud, découpé en étapes, tient le regard bien plus longtemps qu'un simple fond vieilli sans parcours. Les cartouches font le reste : rose des vents, navire dans les flots, crâne de Jolly Roger coiffé d'un tricorne, monstre marin dans un angle. Ce sont eux qui séparent une pièce pensée pour un mur d'adulte d'un accessoire de jeu pour enfant.
Côté matière, la toile de polyester souple change la vie au mur : elle se punaise, se tend, se suspend sans cadre ni verre, ne casse pas quand on la déplace, et se dépoussière au chiffon sec. Pour un salon ou un bureau, c'est plus simple qu'un tirage encadré, surtout en grand format.
Comment mettre cette histoire au mur sans faire semblant qu'elle est vraie ?
En choisissant un objet assumé comme décor et en le présentant comme tel. La légende du butin caché se raconte très bien à condition de dire d'où elle vient : des romans du XIXe siècle et des chroniques de 1724, pas d'un document retrouvé.
Une carte murale remplit ce rôle mieux qu'un objet vieilli artificiellement, parce qu'elle affiche son parcours et ses cartouches sans prétendre à autre chose. C'est aussi la pièce qui donne le plus de matière à raconter : un itinéraire, des étapes, des dangers dessinés dans les marges.
Pour une chambre d'enfant, ce style ne conviendra pas : le monstre marin et le crâne y sont traités sérieusement, et une carte plus claire, plus colorée, avec des îles et des animaux, fera mieux l'affaire. Même chose si ton mur disponible mesure un mètre de large : les grands formats perdent tout leur intérêt punaisés en biais entre deux étagères.
Trois façons de l'installer, selon la pièce : tendue à plat au mur avec des fixations aux quatre coins, suspendue à une baguette de bois posée sur deux crochets pour garder un léger tombé, ou simplement calée derrière un meuble bas quand on veut habiller un pan de mur sans percer. Ensuite, mieux vaut s'arrêter tôt : un coffre au sol qui sert vraiment de rangement, un pavillon sur le mur adjacent, et c'est suffisant. Et quand tu en parles à quelqu'un, dis « décor inspiré des cartes du XVIIIe siècle ». Personne n'a jamais eu besoin de faire passer un poster pour une archive.
C'est documenté dans Les Françaises « voilées » dans l'espace public (shs.cairn.info).
Comment transformer la légende en jeu pour les enfants ?
En gardant la carte d'adulte au mur comme décor et en fabriquant une carte de jeu à part, sur papier, adaptée au jardin ou à l'appartement. Les deux objets n'ont pas la même fonction : l'une se regarde, l'autre se plie, se déchire et se tache.
Un parcours qui fonctionne bien pour des enfants de 5 à 9 ans tient en cinq étapes :
- Le point de départ: la carte est remise en main propre, avec une histoire courte de trois phrases sur l'équipage de Rackham et le sloop volé.
- Quatre balises dans le jardin ou dans l'appartement, chacune marquée d'un repère visible depuis la précédente.
- Un indice par balise, très court, qui donne la direction de la suivante plutôt qu'une énigme à résoudre.
- Une épreuve simple à l'avant-dernière étape : compter des pièces, reconnaître le nord avec une boussole, hisser un pavillon sur un mât improvisé.
- Le coffre à l'arrivée, fermé, avec une clef confiée au plus jeune du groupe.
Pour les accessoires, cache-œil et tricorne suffisent dès 4 ans ; le sabre en mousse s'ajoute vers 6 ou 7 ans, quand le groupe accepte une règle de jeu. Un déguisement pirate complet évite les allers-retours au dernier moment, mais une chemise large et une ceinture large suffisent déjà sur une photo.
Ce qu'on raconte aux enfants compte autant que le décor. L'histoire d'Anne Bonny se raconte au passé, avec ses fins : un procès, une condamnation, une amie morte en prison. La piraterie maritime existe encore aujourd'hui et fait des victimes, ce n'est pas un jeu ; en revanche, chercher un coffre dans un jardin en est un excellent. D'autres formats de cartes, du petit tirage au grand panneau mural, sont regroupés dans la collection de cartes au trésor si tu veux comparer les tracés avant de choisir.
Questions fréquentes
Le trésor d'Anne Bonny a-t-il déjà été retrouvé ?
Il n'a jamais été retrouvé parce qu'il n'y a rien qui indique qu'il ait existé. Les prises reprochées à son équipage au procès de 1720 sont de petites embarcations et du matériel de pêche, revendus ou consommés dans les semaines suivantes. Aucune chasse au trésor sérieuse, aucun dossier de fouille officiel ne lui est associé.
Anne Bonny a-t-elle vraiment existé ?
Oui, et c'est le point le plus solide du dossier. Elle est nommée dans les actes du procès tenu à Saint Jago de la Vega en novembre 1720, avec Mary Read et les hommes de Rackham, et plusieurs témoins la décrivent à bord. Ce sont les détails de sa vie avant et après ces semaines de course qui manquent.
Combien valait le butin de l'équipage de Calico Jack ?
Aucun montant fiable n'est connu, et les chiffres qui circulent ne s'appuient sur aucun registre de saisie. L'ordre de grandeur se déduit de la nature des prises : des filets, du cordage, des vivres, quelques marchandises et de petites embarcations, soit une somme qui se dépensait en une escale. Les récits qui annoncent des milliers de livres pour cet équipage extrapolent.
Où Anne Bonny est-elle morte ?
On ne le sait pas. Après le report de sa peine pour grossesse, elle disparaît des registres jamaïcains : pas d'exécution enregistrée, pas d'acte de décès identifié, pas de libération documentée. Les récits qui la font mourir âgée en Caroline s'appuient sur des traditions familiales recueillies au XXe siècle, ce qui reste une hypothèse tardive.
Quelle est la différence entre Anne Bonny et Mary Read ?
Ce sont deux femmes distinctes, jugées le même jour dans le même procès. Mary Read avait, d'après le récit de 1724, servi auparavant à terre et en mer sous une identité masculine, et elle est morte en prison en avril 1721, son décès étant enregistré. Anne Bonny, elle, arrive de Nassau avec Rackham et sort des sources après le procès.
Comment reconnaître une vraie carte marine ancienne d'une carte au trésor décorative ?
Une carte marine ancienne est faite pour naviguer : elle donne des profondeurs, des amers, des lignes de rhumb, un tracé de côtes précis, et jamais un itinéraire terrestre ni une croix marquant un dépôt. Une carte décorative, à l'inverse, met en avant un parcours en étapes et des cartouches illustrés. Côté entretien, une pièce en toile polyester se dépoussière au chiffon sec et se stocke roulée plutôt que pliée ; il vaut mieux l'éloigner d'une fenêtre plein sud, les encres et les impressions supportant mal plusieurs mois de soleil direct.
« Elle lui dit qu'elle était désolée de le voir là, mais que s'il s'était battu comme un homme, il n'aurait pas eu à être pendu comme un chien. » Propos prêtés à Anne Bonny s'adressant à Rackham, rapportés dans l'Histoire générale des plus fameux pyrates, 1724.