William Baffin : Les chroniques inédites d'un navigateur pirate intrépide

William Baffin : Les chroniques inédites d'un navigateur pirate intrépide

William Baffin n'a jamais été pirate. Aucun document ne lui attribue une prise, une lettre de marque ou un pavillon noir : c'était un pilote autodidacte, cartographe, employé par des compagnies marchandes anglaises, mort au service de l'East India Company. La confusion est pourtant tenace, et elle montre ce qu'on projette sur les marins du XVIIe siècle dès qu'ils sortent des routes connues.

Ce texte remet les faits en ordre : ce que Baffin a réellement fait, avec qui, sur quels navires, et pourquoi ses relevés arctiques ont été rejetés pendant deux siècles avant d'être confirmés sur place.

Un critère revient d'un bout à l'autre, et il vaut pour n'importe quel navigateur de cette époque : la qualité des relevés et la fiabilité des instruments comptent plus que l'audace. C'est avec ce repère que je juge Baffin, et c'est celui qui le rend plus intéressant que la plupart des capitaines à tête de mort.

Ce qu'il faut savoir avant de lire
  • William Baffin (vers 1584 – 23 janvier 1622) était navigateur, pilote et cartographe anglais, jamais pirate ni corsaire.
  • En 1615, à bord du Discovery avec Robert Bylot, on lui attribue la première mesure de longitude effectuée en mer par observation lunaire.
  • Ses relevés de 1616 dans la baie de Baffin ont été mis en doute jusqu'en 1818, quand l'expédition de John Ross a retrouvé les côtes là où il les avait placées.
  • Il meurt devant Qeshm, dans le golfe Persique, au service de l'East India Company ; certaines sources datent ce décès de 1621.
  • Sa jeunesse est inconnue : la date de 1584 circule depuis d'anciennes notices encyclopédiques, sans document connu derrière.
  • Histoire attestée, fiction maritime et jeu de piraterie sont trois choses différentes ; ici, la première domine, et je le signale quand on passe aux deux autres.

Erreur n°1 : faire de Baffin un pirate

Baffin apparaît dans la documentation comme pilote en chef et cartographe, engagé successivement par une expédition de recherche du passage du Nord-Ouest en 1612, par la Muscovy Company pour ses campagnes baleinières du Spitzberg, puis par l'East India Company. Rien, dans les journaux publiés ni dans les notices biographiques, ne l'associe à la course ou à la piraterie.

Les trois statuts qu'on mélange en permanence sont pourtant nets. Le pirate agit pour son compte, hors de tout mandat. Le corsaire détient une lettre de marque délivrée par un État et n'attaque que les navires ennemis désignés. Le navigateur d'exploration ou de commerce est payé pour amener un bateau et une cargaison quelque part, et pour rapporter des relevés utilisables au voyage suivant.

Si la mémoire populaire range tout ce monde sous le même pavillon, c'est en partie une affaire de vocabulaire : les mêmes ports, les mêmes gréements, les mêmes armateurs, et des équipages qui passaient parfois d'un statut à l'autre. Le cas de William Kidd, engagé pour chasser les pirates puis pendu comme pirate, montre que la frontière pouvait bouger. Si ce basculement t'intéresse, je le détaille dans mon article sur le parcours de William Kidd. Baffin, lui, n'a jamais changé de camp : il relevait des côtes.

Sur ce point, Personnage historique national de William Baffin (pc.gc.ca) donne des repères vérifiables.

Erreur n°2 : croire que sa boussole « pointait dans la mauvaise direction »

Une aiguille aimantée pointe vers le nord magnétique, qui ne coïncide pas avec le nord géographique. L'écart entre les deux, la déclinaison, atteint des valeurs énormes dans l'Arctique canadien. Baffin l'a mesurée et consignée dans ses observations au lieu de la subir, ce qui est le contraire d'un pilote égaré.

Un instrument de navigation se juge d'abord à sa lisibilité et à sa prise en main. Le compas de route du XVIIe siècle tient dans la paume ou dans un habitacle à hauteur de barre, donne le cap d'un coup d'œil, et repose sur un principe simple : une aiguille aimantée sous un cadran gradué, rien de plus. Tout le reste du métier consiste à savoir de combien corriger.

Autour du compas, le bord d'un navire d'exploration alignait quelques instruments dont Baffin savait tirer des chiffres :

  • l'astrolabe de mer, un anneau gradué suspendu, pour mesurer la hauteur d'un astre ;
  • l'arbalestrille, ou bâton de Jacob, plus simple à manier par mer agitée ;
  • les tables d'observation et les éphémérides, indispensables pour transformer une hauteur en latitude ;
  • la sonde et le loch, pour la profondeur et l'estime de la route parcourue.

L'aspect « cuivre ancien » qu'on associe à ces objets vient du laiton poli des boîtiers d'époque. C'est ce même aspect que reprennent aujourd'hui les boussoles à boîtier couleur laiton vendues pour le jeu et le costume, moulées en plastique et donc bien plus légères à porter en poche qu'un instrument de bord.

Le compas de route s'utilise paume ouverte, cadran à plat: la graduation doit rester déchiffrable d'un coup d'œil, même par mer formée.
Le compas de route s'utilise paume ouverte, cadran à plat : la graduation doit rester déchiffrable d'un coup d'œil, même par mer formée.
Bon à savoir Sur les vieux gréements de la rade de Lorient, le compas de route reste vissé sur son support près de la barre, protégé du fer et de l'électronique. Une pince ou un téléphone posés à côté suffisent à faire bouger l'aiguille de plusieurs degrés : c'est la première chose qu'on apprend à surveiller.

Erreur n°3 : confondre Baffin, Bylot, Hudson et Davis

Sur le Discovery en 1615 et 1616, Robert Bylot commandait et Baffin pilotait, relevait, observait. Deux rôles distincts sur le même pont, et deux noms qui n'ont pas eu la même postérité. Le nom qui reste sur la carte n'est pas toujours celui qui décidait de la route.

Les toponymes ajoutent leur part de brouillard, parce qu'ils renvoient à des expéditions différentes :

  • Henry Hudson a donné son nom à la baie d'Hudson, explorée lors de son dernier voyage, en 1610-1611.
  • John Davis a reconnu dès les années 1580 le détroit qui porte son nom, entre le Groenland et l'île de Baffin.
  • James Hall commandait l'expédition de 1612 vers la côte ouest du Groenland, sur laquelle Baffin embarque comme pilote ; Hall y meurt, tué lors d'une rencontre avec des Inuits.
  • William Baffin n'a jamais nommé la baie ni l'île de Baffin : ces noms se sont fixés bien après sa mort, en hommage.

La notice qui lui est consacrée dans le Dictionnaire biographique du Canada résume bien cette répartition des rôles et signale au passage les points restés obscurs de sa biographie.

Erreur n°4 : penser que ses cartes étaient fantaisistes

En 1616, le Discovery remonte jusqu'à 77°45' de latitude nord, chiffre resté longtemps inégalé dans cette zone, et Baffin relève les ouvertures que nous appelons aujourd'hui détroits de Lancaster, Jones et Smith. Ses positions étaient bonnes. C'est leur réception qui a été mauvaise.

Au XVIIIe siècle, faute de confirmation, plusieurs cartographes ont jugé ces relevés douteux et la baie a purement et simplement disparu de certaines cartes de l'Arctique. Il a fallu attendre 1818 et l'expédition de John Ross pour retrouver les côtes à peu près là où Baffin les avait placées, selon les notices biographiques qui lui sont consacrées deux siècles plus tôt.

Une précision de ce niveau, obtenue à l'astrolabe et à l'arbalestrille depuis un pont qui bouge, dans une lumière arctique trompeuse et au milieu des glaces, vaut à mon sens plus qu'un butin. C'est aussi une bonne leçon de méthode : un relevé se juge sur ce qu'on retrouve à sa place quand on y retourne.

Le détail qui aide Pour situer un relevé ancien, cherche toujours deux informations dans la source : la latitude atteinte, et la manière dont elle a été obtenue. Une latitude sans méthode d'observation reste une affirmation ; avec l'instrument et l'heure, elle devient vérifiable.

Erreur n°5 : arrêter son histoire à l'Arctique

La partie arctique de sa carrière tient en cinq ans. Dès 1617, Baffin entre au service de l'East India Company et navigue sur la route des Indes, où il poursuit exactement le même travail : relever des côtes et fixer des positions.

Il participe à des campagnes de relevé dans le golfe Persique et vers la mer Rouge, dans une zone où les Anglais disputent alors aux Portugais l'accès aux comptoirs. Il meurt le 23 janvier 1622 devant la forteresse portugaise de Qeshm, dans le détroit d'Ormuz, pendant l'attaque de la place. Une partie des sources place cet épisode en 1621, sans doute à cause du calendrier alors utilisé en Angleterre ; je donne les deux dates plutôt que d'en choisir une.

Les expéditions de William Baffin, année par année
Année Navire Commandant Zone explorée Apport principal
1612 Patience James Hall Côte ouest du Groenland Premières observations astronomiques consignées ; mort de Hall
1613 Tiger Benjamin Joseph Spitzberg Pilote en chef d'une flotte baleinière de la Muscovy Company
1614 Thomasine Benjamin Joseph Spitzberg Navigation dans les glaces descendues au sud
1615 Discovery Robert Bylot Détroit d'Hudson Mesure de longitude en mer par observation lunaire
1616 Discovery Robert Bylot Baie de Baffin, jusqu'à 77°45' N Relevé des détroits de Lancaster, Jones et Smith
1617-1622 Navires de l'East India Company Divers Indes, mer Rouge, golfe Persique Relevés côtiers ; mort à Qeshm le 23 janvier 1622

Méthode : lire une biographie de navigateur sans se faire piéger

Une notice de navigateur du XVIIe siècle mélange presque toujours des documents de première main, des reprises tardives et des ajouts de fantaisie. Le tri se fait en regardant d'où vient chaque phrase.

Pour Baffin, la hiérarchie est à peu près celle-ci. En premier, les journaux et rapports publiés au XVIIe siècle par Samuel Purchas dans ses recueils de voyages, plus quelques lettres. Ensuite, les dictionnaires biographiques et les éditions savantes du XIXe et du XXe siècle, qui recoupent ces textes. Puis les encyclopédies grand public, utiles mais qui recopient parfois des dates non sourcées. Enfin, les pages de fans et les fiches de jeux vidéo, où le mot « pirate » s'accroche à tous les noms.

Le cas de sa date de naissance est exemplaire : « vers 1584 » vient d'une notice encyclopédique ancienne, sans acte ni mention documentaire connue derrière. Sa jeunesse et sa formation nous échappent complètement, ce qui rend d'autant plus remarquable son niveau en astronomie de position. Une biographie honnête assume ces trous ; celle de Baffin en compte beaucoup.

Reste la séparation des registres, que j'applique à tous les textes de ce blog : l'histoire attestée d'un côté, la fiction maritime de l'autre (romans, films, mangas), et le jeu en troisième (déguisement, chasse au trésor, décoration). Ces trois styles sont légitimes, mais aucun ne sert de preuve aux deux autres.

Méthode : refaire les gestes de Baffin, du point à la longitude

La latitude s'obtenait par la hauteur du soleil à midi ou celle de l'étoile polaire, avec une bonne fiabilité dès le XVIe siècle. La longitude, elle, demandait de connaître l'écart entre l'heure du bord et l'heure d'un lieu de référence, ce qu'aucune horloge de l'époque ne tenait en mer. D'où la méthode des distances lunaires, que Baffin met en pratique en 1615.

Le principe est simple : la Lune se déplace assez vite parmi les étoiles pour qu'on mesure sa distance à l'une d'elles. On mesure l'angle entre la Lune et une étoile choisie, on compare avec la position prévue dans des tables, et on en déduit une heure de référence, donc une longitude. Le calcul est long, les tables du XVIIe siècle étaient imparfaites, et il faudra le chronomètre de marine, au XVIIIe siècle, pour que la longitude devienne une opération de routine.

  1. Prends le nord au compas, à plat, loin de toute masse métallique, et note le relèvement d'un point remarquable de la côte.
  2. Corrige la déclinaison du lieu, indiquée sur la rose des vents de la carte marine, pour passer du nord magnétique au nord vrai.
  3. Relève trois azimuts sur trois amers bien séparés, en notant l'heure de chaque mesure.
  4. Reporte les trois lignes au rapporteur sur une carte papier : elles se croisent dans un petit triangle, et ton point est dedans.
  5. Compare avec une carte IGN ou un relevé GPS, puis cherche l'origine de l'écart : erreur de visée, déclinaison mal appliquée, amer mal identifié.

Cet exercice se fait très bien à terre, depuis un quai ou un point haut, avec un compas de relèvement et une carte au 1:25 000. C'est en cherchant pourquoi le triangle est trop grand qu'on comprend ce que Baffin faisait à bord, et pourquoi ses chiffres tenaient.

Trois azimuts relevés sur trois amers bien séparés, reportés au rapporteur: le triangle obtenu donne la position et mesure la qualité des visées.
Trois azimuts relevés sur trois amers bien séparés, reportés au rapporteur : le triangle obtenu donne la position et mesure la qualité des visées.

Un instrument de jeu ne se juge pas selon les mêmes critères. Ce qu'on lui demande, c'est d'indiquer le nord correctement, de supporter d'être manipulé par un enfant sans se casser, et de servir à une chasse au trésor dans un jardin ou un parc. Tenir un cap au large, ce n'est pas ce qu'on lui demande.

Rejouer une expédition arctique avec des enfants

Le scénario le plus simple fonctionne dès cinq ou six ans : un cap à suivre, une carte dessinée à la main, trois balises repérées à l'avance dans un jardin ou un parc, et un coffre à trouver au bout. Trois repères et un objet à découvrir suffisent ; au-delà, l'attention décroche.

Le rôle de la boussole dans ce jeu est précis. Elle sert à trouver la direction de la première balise, puis à vérifier qu'on repart bien vers le nord ou vers l'ouest à chaque étape. C'est une petite discipline, et elle transforme une course dans le jardin en itinéraire. Pour ça, il faut un boîtier lisible, une aiguille qui se stabilise vite et un objet assez léger pour tenir dans la poche d'un costume sans gêner.

Si tu cherches un compas de relèvement pour naviguer, ou un instrument en laiton à poser dans une vitrine à côté d'une maquette, celle-ci n'est pas faite pour ça : c'est un jouet, et l'aspect laiton vient du moulage. Pour un cadeau à un adulte qui collectionne les instruments, mieux vaut regarder du côté des reproductions en métal.

Le reste de la panoplie se limite volontiers à une chemise, une ceinture et un tricorne. L'objectif de la chasse, lui, mérite un vrai contenant : un coffre en bois à trouver sous une bâche ou derrière un buisson ferme la partie mieux qu'un sac en papier. Et pour prolonger le récit à l'intérieur une fois la nuit tombée, un bateau miniature posé sur une table basse donne un support de jeu qui dure plus longtemps qu'un après-midi. Si tu veux comparer plusieurs formats de boîtiers et de cadrans avant de choisir, la sélection de boussoles pirate de Piraterie Shop les regroupe avec leurs dimensions.

Pour une chasse au trésor, un boîtier de 13 x 6 cm se tient à deux mains sans effort et laisse voir l'aiguille pendant la marche.
Pour une chasse au trésor, un boîtier de 13 x 6 cm se tient à deux mains sans effort et laisse voir l'aiguille pendant la marche.

Les questions qu'on me pose

William Baffin était-il un pirate ?

Non. Les sources le décrivent comme pilote et cartographe au service de compagnies marchandes anglaises, la Muscovy Company puis l'East India Company. Aucun document connu ne lui attribue de prise, de lettre de marque ou d'activité de course. L'étiquette de pirate vient de récits et de fictions postérieurs, pas des journaux de bord.

Qu'a découvert William Baffin ?

Son apport principal est la reconnaissance, en 1616, de la baie qui porte aujourd'hui son nom, avec le relevé des ouvertures appelées ensuite détroits de Lancaster, Jones et Smith, jusqu'à 77°45' de latitude nord. On lui attribue aussi la première mesure de longitude effectuée en mer par observation lunaire, en 1615, dans le détroit d'Hudson.

Pourquoi l'île de Baffin porte-t-elle son nom ?

Parce que ses relevés de 1615 et 1616 sont restés la meilleure description de cette région pendant deux siècles. Le nom a été donné en hommage, longtemps après sa mort ; Baffin lui-même n'a nommé ni la baie ni l'île. Sur ces voyages, le commandement était assuré par Robert Bylot.

Comment William Baffin est-il mort ?

Il est tué le 23 janvier 1622 devant la forteresse portugaise de Qeshm, dans le détroit d'Ormuz, lors d'une opération menée par des navires de l'East India Company alliés aux Perses. Certaines sources datent l'épisode de 1621, probablement à cause du calendrier alors en usage en Angleterre.

Baffin a-t-il trouvé le passage du Nord-Ouest ?

Non, et il a conclu qu'il n'existait pas par cette route. Son rapport de 1616 écarte l'hypothèse d'un passage au nord du détroit de Davis, alors qu'il avait justement relevé l'entrée du détroit de Lancaster, par lequel le passage sera effectivement franchi bien plus tard. L'ouverture était sur sa carte, l'interprétation lui a manqué.

Comment calculait-on la longitude en mer au XVIIe siècle ?

Par la méthode des distances lunaires : on mesurait l'angle entre la Lune et une étoile, on comparait à des tables prévoyant cette position heure par heure, et on en tirait l'heure de référence, donc l'écart de longitude. C'était long, dépendant de la qualité des tables, et réservé à quelques observateurs. Le chronomètre de marine, au siècle suivant, a rendu l'opération courante.

Quelle boussole choisir pour un enfant qui joue à l'explorateur ?

Regarde d'abord la taille et la lisibilité : un boîtier autour de 13 x 6 cm se tient bien dans une main d'enfant et laisse voir l'aiguille pendant la marche. Un modèle en plastique supporte mieux les chutes qu'un instrument en métal, et se glisse dans une poche de costume. Pose-la à plat, loin des clés et des téléphones, et vérifie que l'aiguille se stabilise en quelques secondes avant de lancer la partie.

« There is no passage nor hope of passage in the north of Davis Straits. We having coasted all, or nearly all the circumference thereof, and find it to be no other than a great bay. » William Baffin, rapport de son voyage de 1616, publié par Samuel Purchas.

Ce jugement était faux, et il vient de l'homme qui avait pourtant placé le détroit de Lancaster au bon endroit sur sa carte. C'est le meilleur argument pour lire un navigateur sur ses relevés plutôt que sur ses conclusions.