Sir Humphrey Gilbert : le visionnaire de la colonisation du Nouveau Monde
Le 5 août 1583, dans le port de St John's à Terre-Neuve, Sir Humphrey Gilbert fait dresser une tente sur la grève et sonner de la trompette. Trente-six capitaines de pêche, anglais, français, portugais et espagnols, sont convoqués pour s'entendre dire que la terre appartient désormais à Élisabeth Ire. La cérémonie dure une matinée.
Aucun colon ne reste sur place. La colonie de Gilbert aura tenu zéro jour, et pourtant cette matinée-là est la première prise de possession anglaise en Amérique du Nord.

Tu ressortiras d'ici avec les dates fiables, le détail des cinq navires de 1583, le contenu des lettres patentes de 1578, et huit points de vérification pour reconnaître une biographie de Gilbert qui recopie sans contrôler. Le point le plus utile arrive vite : presque tout ce qu'on raconte de son dernier voyage vient d'un seul témoin.
- Né dans le Devon vers 1537-1539, mort en mer près des Açores le 9 septembre 1583 ; demi-frère de Walter Raleigh par sa mère, Katherine Champernowne.
- Il a pris possession le premier d'une terre d'Amérique du Nord au nom de la couronne d'Angleterre : Terre-Neuve, à St John's, en août 1583.
- Cette prise de possession n'a fondé aucune colonie : aucun établissement permanent n'a été laissé derrière lui.
- Ses lettres patentes de 1578 servent de matrice juridique à celles de Raleigh en 1584, qui mèneront à Roanoke.
- Son traité sur le passage du Nord-Ouest, rédigé en 1566, est un plaidoyer de promoteur, pas une démonstration géographique valide.
- L'essentiel de ce qu'on sait du voyage de 1583, naufrage du Squirrel compris, vient d'Edward Hayes, capitaine du Golden Hind.
Gilbert en clair : dates, famille et repères vérifiables
Humphrey Gilbert est un gentilhomme du Devon, soldat, député et promoteur de projets coloniaux. Il a écrit et négocié bien plus qu'il n'a navigué. Sa réputation d'explorateur vient d'un unique voyage transatlantique, celui de 1583, qui s'est terminé par sa mort.
Sa date de naissance n'est pas fixée. Les notices donnent 1539, le Dictionnaire biographique du Canada « vers 1537 », Parcs Canada 1537. Aucun acte de naissance n'a été retrouvé : ce sont des estimations calculées à partir de son entrée à Eton et de ses charges. Le rang dans la fratrie varie lui aussi selon les notices : deuxième fils pour le Dictionnaire biographique du Canada, cinquième pour Wikipédia.
Il est fils d'Otho Gilbert et de Katherine Champernowne, des domaines de Compton et Greenway. Après la mort d'Otho, sa mère se remarie avec Walter Raleigh l'aîné. Le futur Sir Walter Raleigh est donc son demi-frère par la mère, et pas son frère, erreur qu'on lit très souvent.
Le reste des repères est administratif : Eton, puis Oxford, où il travaille l'histoire et la navigation ; un service auprès de la princesse Élisabeth avant son accession ; une députation à Plymouth en 1571, puis à Queenborough en 1572. Les sources lui prêtent deux devises, Quid non ? (« Pourquoi pas ? ») et Mutare vel timere sperno, « je dédaigne changer ou craindre ». Les deux disent le même homme : un entrepreneur de projets qui ne recule pas devant l'échec précédent.
Le soldat d'Irlande qu'on efface souvent
Avant les projets d'Amérique, Gilbert est un militaire. Il est blessé au siège du Havre-de-Grâce en juin 1563, où il rencontre des marins français dont les récits l'orientent vers les traversées atlantiques. À partir de 1566, il sert en Irlande sous Henry Sidney.
Il y revient comme gouverneur militaire dans le Munster en 1569, pendant la répression de la première révolte des Desmond, et il y acquiert une réputation de dureté extrême que les chroniqueurs de son propre camp rapportent sans détour. Il est fait chevalier en 1570. Cette partie du dossier se mentionne au passé et sans emphase, mais elle se mentionne : une biographie qui saute l'Irlande a lissé le personnage.
Ce détour militaire explique sa conception de la colonisation. Ce qu'il propose pour l'Amérique ressemble à la plantation irlandaise: concéder des terres à des gentilshommes, y installer des tenanciers anglais, financer l'opération par des investisseurs privés sous couvert d'une concession royale. Ce n'est pas une rêverie maritime : c'est un modèle qu'il a vu fonctionner et qu'il transpose.
Le passage du Nord-Ouest : un plaidoyer, pas une démonstration
Vers la fin de 1565, Gilbert adresse une supplique à la reine pour partir chercher une route vers l'Asie par le nord-ouest. Un débat public l'oppose devant Élisabeth à Anthony Jenkinson, partisan du passage par le nord-est. Les deux hommes conviennent de collaborer, l'accord ne donne rien.
De cette querelle sort un texte : le Discourse of a discoverie for a new passage to Cataia, achevé en 1566 et imprimé seulement en 1576. C'est un morceau d'érudition qui empile les auteurs antiques, les récits de voyage et les cartes disponibles pour démontrer que l'Amérique est une île séparée de l'Asie par un détroit navigable. La conclusion est fausse, la méthode aussi : Gilbert plaide, il ne prouve pas.
L'effet réel du texte est ailleurs. Sa publication en 1576 accompagne le lancement des voyages de Martin Frobisher vers le nord canadien. Un argumentaire géographiquement erroné a suffi à faire lever une flotte, et c'est bien la portée qu'il faut lui reconnaître : un document de levée de fonds, pas une découverte.
Tenir un cap en 1566 comme en 1583 se fait avec trois choses : un compas gradué qu'on garde dans son habitacle, l'estime (vitesse multipliée par le temps) et la sonde de plomb. L'aiguille aimantée qui cherche le nord est l'instrument de base, celui qu'on apprend à lire avant tout le reste, et les boussoles à couvercle et rose des vents apparente gardent aujourd'hui encore cette silhouette de boîtier tenu dans la paume.

Les lettres patentes de 1578 : ce qu'elles autorisent vraiment
Le 11 juin 1578, Élisabeth accorde à Gilbert des lettres patentes l'autorisant à découvrir et occuper des terres « non possédées par un prince chrétien », avec un délai de six ans. C'est un droit de concession, pas un ordre de mission et pas une commission de guerre.

La première expédition, montée dans la foulée en 1578-1579, tourne court : la flotte se disperse, une partie rentre, aucune terre nouvelle n'est atteinte. Gilbert y engloutit une part de sa fortune et de celle de sa femme, ce qui explique la précipitation du voyage de 1583, monté au bord de l'expiration du délai.
Il faut tenir une frontière que les récits mélangent volontiers. Une patente de colonisation autorise à s'établir. Une lettre de marque autorise à prendre les navires d'un ennemi désigné en temps de guerre. La piraterie, elle, ne s'autorise de rien. Les trois se croisent chez Gilbert : en 1583, l'équipage du Swallow, composé en partie de gens de sac et de corde, pille un navire de pêche français malgré l'interdiction explicite de son chef. Les pavillons noirs de l'âge d'or, eux, viennent un siècle plus tard et relèvent d'une tout autre histoire, celle que retrace World History sur le Jolly Roger.
La descendance du document compte plus que ses effets immédiats. Le texte de 1578 sert de modèle aux lettres patentes accordées à Walter Raleigh en 1584, celles qui permettront les tentatives de Roanoke. Gilbert n'a pas fondé de colonie, il a fourni le cadre juridique de celles qui suivront.
Le voyage de 1583, navire par navire
Cinq navires quittent Plymouth en juin 1583. Un seul rentre en Angleterre avec un récit complet, et c'est ce récit qui constitue à peu près toute notre documentation sur l'expédition.
| Navire | Rôle dans la flotte | Ce qu'il devient |
|---|---|---|
| Bark Raleigh | Le plus gros navire, armé par Walter Raleigh | Fait demi-tour au bout de deux jours (maladie et vivres insuffisants) |
| Delight | Navire amiral pendant la traversée | Perdu sur les hauts-fonds au large de l'île de Sable |
| Swallow | Navire d'escorte, équipage en partie composé de pirates | Pille un navire français malgré l'interdiction de Gilbert ; renvoyé |
| Golden Hind | Navire d'Edward Hayes | Rentre en Angleterre ; son capitaine écrit le récit qui fonde tout ce qu'on sait |
| Squirrel | Petite frégate d'une dizaine de tonneaux, choisie par Gilbert pour le retour | Disparaît dans la nuit du 9 septembre 1583 au large des Açores |
La traversée prend une cinquantaine de jours. À St John's, Gilbert impose son autorité aux flottes de pêche déjà présentes, délivre des licences contre redevances, édicte trois lois sommaires et proclame la souveraineté anglaise sur trois cents milles vers l'intérieur. Hayes rapporte le rite : remise d'une motte de terre et d'un bâton, geste de droit coutumier anglais transposé sur une grève de Terre-Neuve.
La suite est une accumulation de pertes. Le Delight, navire amiral, talonne sur les hauts-fonds au large de l'île de Sable et emporte la plus grande partie de son équipage, les vivres et les échantillons de minerai. Les récits du voyage rapportent aussi ce mot d'Élisabeth sur Gilbert, jugé « noté de peu de chance en mer », que la reine aurait eu avant le départ.
Le naufrage du Squirrel et la phrase rapportée
Pour le retour, Gilbert choisit de monter à bord du Squirrel, une frégate d'une dizaine de tonneaux, contre l'avis de ses capitaines qui le pressent de rentrer sur le Golden Hind, plus grand. Il refuse pour ne pas paraître abandonner les hommes avec lesquels il a couru les plus gros risques.
Dix tonneaux, c'est une coque de la taille d'une chaloupe pontée. Les petits gréements se faufilent, sondent les côtes, entrent dans des mouillages où un trois-mâts ne va pas : c'est justement pour ce travail de reconnaissance que le Squirrel avait été armé. En Atlantique nord au mois de septembre, avec le pont encombré d'artillerie et de fourniment, le même avantage devient un danger. Sur ce que change un gréement modeste, j'ai détaillé le cas d'un autre petit navire dans mon article sur la goélette à trois mâts Tern.

Dans la nuit du 9 septembre 1583, au large des Açores, par mer forte, le feu de poupe du Squirrel s'éteint d'un coup. Le navire ne reparaît pas. C'est la mécanique ordinaire d'une flotte de l'époque : la nuit, on se suit à la lanterne, et une lanterne qui disparaît ne laisse aucune information.
Reste la phrase célèbre, « nous sommes aussi près du ciel par mer que par terre ». Hayes affirme l'avoir entendue de Gilbert assis à l'arrière du Squirrel, un livre à la main, criée d'un bord à l'autre alors que les deux navires se croisaient dans la houle. Une parole lancée à la voix, entre deux coques, dans un mauvais temps, notée après coup : à présenter comme rapportée, jamais entre guillemets fermes. Sans ce naufrage, Gilbert serait resté une notice administrative parmi d'autres.
Avec quoi on tenait un cap en 1583
Un navire élisabéthain navigue avec un compas dans son habitacle, une rose des vents, un sablier, un loch, une sonde de plomb et des cartes approximatives. La latitude s'obtient à l'astrolabe ou à l'arbalestrille quand le ciel le permet. La longitude, elle, n'est pas mesurable de façon fiable.

Tout repose donc sur l'estime : on tient un cap au compas, on estime la vitesse, on mesure le temps au sablier, on additionne. Une erreur de quelques degrés répétée sur cinquante jours de traversée se compte en dizaines de lieues à l'arrivée, ce qui explique qu'on cherche d'abord une latitude, puis qu'on la « descende » vers l'ouest jusqu'à voir la terre. Les instruments de bord sont petits : boîtier tenu dans la paume, couvercle, aiguille apparente, aspect cuivré.
Se repérer s'apprend en marchant, pas en lisant. Viser un point, relever la direction, suivre le cap, vérifier, corriger. C'est la mécanique d'une expédition de 1583 réduite à vingt mètres de pelouse, et c'est ce qui rend l'orientation transmissible à un enfant de 6 à 10 ans : un objet dans la main, une direction, un objectif. À la même échelle, une maquette ou un navire miniature posé sur une étagère aide à saisir ce que représentent dix tonneaux à côté d'un navire amiral.
Si tu cherches un instrument pour naviguer, randonner ou t'orienter sérieusement, ce n'est pas la bonne pièce : c'est un jouet et un accessoire de costume, et une boussole de randonnée à plaquette transparente avec limbe gradué rendra un tout autre service. Pour un enfant qui découvre le nord et une carte tracée à la main, le format et l'allure suffisent.
Les premiers points à vérifier dans une biographie de Gilbert
Les pages consacrées à Gilbert racontent presque toutes la même histoire dans le même ordre, sans jamais dire d'où viennent les informations. Voici les vérifications que je fais, dans l'ordre, avant d'accorder du crédit à un texte.
- La source du voyage de 1583. Si le nom d'Edward Hayes n'apparaît nulle part, le texte est un résumé de résumé.
- La formule « il a fondé une colonie ». C'est le marqueur d'erreur le plus fiable : aucun établissement n'a été laissé à Terre-Neuve.
- La mention de l'Irlande. Absente, le portrait a été lissé pour en faire un pionnier fréquentable.
- Le statut de Raleigh. Demi-frère par la mère. « Frère » signale une recopie rapide.
- L'introduction de la phrase du Squirrel. « Aurait dit » et guillemets fermes ne racontent pas la même chose.
- Le traitement de 1578. Un texte qui explique le contenu des lettres patentes et leur reprise en 1584 pour Raleigh a fait le nécessaire ; un texte qui les cite comme une simple autorisation de partir ne l'a pas fait.
- La date de naissance. Une fourchette assumée vaut mieux qu'une date sèche.
- Le sort du Swallow. L'épisode du navire français pillé est gênant pour la légende, il disparaît souvent : sa présence est bon signe.
Ces huit points suffisent à trier en cinq minutes. Ils disent aussi quelque chose de la matière : la vie de Gilbert repose sur des registres administratifs, une concession royale et un récit de voyage intéressé, pas sur un état civil ni sur des journaux de bord conservés.
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Les questions qui reviennent
Qui était Sir Humphrey Gilbert ?
Un gentilhomme du Devon né vers 1537-1539, soldat en France puis en Irlande, député, auteur d'un traité sur le passage du Nord-Ouest et titulaire de lettres patentes royales pour coloniser l'Amérique du Nord. Il est mort en mer le 9 septembre 1583 près des Açores. Sa carrière tient davantage du promoteur de projets que du navigateur : il n'a mené qu'une seule traversée de l'Atlantique.
Qu'a réellement accompli Humphrey Gilbert à Terre-Neuve en 1583 ?
Un acte de droit, et rien de plus. Le 5 août 1583, à St John's, il proclame la souveraineté d'Élisabeth Ire sur la terre et sur trois cents milles alentour, délivre des licences aux flottes de pêche présentes et édicte trois lois. Aucun colon, aucune construction, aucun poste n'a été laissé sur place quand la flotte a repris la mer.
Humphrey Gilbert était-il le frère de Walter Raleigh ?
Son demi-frère. Katherine Champernowne, mère de Gilbert, s'est remariée après la mort d'Otho Gilbert avec Walter Raleigh l'aîné, père du futur Sir Walter. Les deux hommes ont travaillé ensemble : Raleigh a armé le Bark Raleigh pour l'expédition de 1583, puis obtenu en 1584 des lettres patentes calquées sur celles de son aîné.
Comment Humphrey Gilbert est-il mort ?
Noyé dans le naufrage du Squirrel, la petite frégate d'une dizaine de tonneaux qu'il avait choisie pour le retour contre l'avis de ses capitaines. Dans la nuit du 9 septembre 1583, au large des Açores, par grosse mer, le feu de poupe du navire s'est éteint et il n'a jamais reparu. Les récits ne font état ni de corps ni de débris retrouvés.
Humphrey Gilbert était-il un pirate ou un corsaire ?
Ni l'un ni l'autre au sens strict, même s'il a frôlé les deux. Il a servi comme militaire, obtenu une concession de colonisation, et pratiqué la course dans le cadre des conflits de son époque comme beaucoup de capitaines élisabéthains. En 1583, c'est son équipage du Swallow qui a pillé un navire de pêche français, contre son interdiction explicite, ce qui lui a valu de renvoyer ce navire.
Quel lien entre Humphrey Gilbert et la colonie de Roanoke ?
Un lien de document. Les lettres patentes de 1578 accordées à Gilbert ont expiré avec sa mort ; celles obtenues par Walter Raleigh en 1584 en reprennent la structure et les termes. Ce sont ces dernières qui ont permis les tentatives d'établissement à Roanoke, à partir de 1585.
Une boussole jouet indique-t-elle vraiment le nord, et comment la garder en état ?
Oui, une boussole d'orientation pour enfant indique le nord magnétique, à condition de la tenir à plat et loin des masses métalliques : portail, voiture, téléphone, clés dans la poche. Sur un boîtier en plastique, ce sont la fenêtre et la charnière du couvercle qui souffrent en premier, donc un rangement dans une poche sans clés prolonge la vie de l'objet. Un chiffon sec suffit, l'eau et les produits n'apportent rien.
« We are as near to heaven by sea as by land. » Parole prêtée à Humphrey Gilbert par Edward Hayes, capitaine du Golden Hind, dans son récit du voyage de 1583 publié par Richard Hakluyt.