Sébastien de Belalcazar : Un héritage au pays des légendes

Sébastien de Belalcazar : Un héritage au pays des légendes

En février 1539, trois troupes européennes se retrouvent au même endroit, sur le plateau de Bogotá. Celle de Gonzalo Jiménez de Quesada, remontée du fleuve Magdalena. Celle de Nicolás Federmann, arrivée de l'est par les llanos. Et celle de Sébastien de Belalcazar, montée du sud depuis Quito, avec Cali et Popayán fondées en chemin. Aucun des trois ne savait que les deux autres approchaient.

Vue depuis une fenêtre de pierre sur un lac de montagne encadré de pics boisés, avec un livre et des objets anciens sur le rebord.
Vue depuis une fenêtre de pierre sur un lac de montagne encadré de pics boisés, avec un livre et des objets anciens sur le rebord.

C'est l'épisode que tout le monde raconte, souvent avec des dates fausses et un vocabulaire de marine qui ne lui appartient pas. Ce texte reprend son parcours point par point : les deux graphies de son nom, les dates qui se contredisent, l'itinéraire réel, les villes fondées et celles qu'on lui attribue par erreur, le procès, la statue de Popayán.

Une précision d'entrée : c'est un chef de colonne terrestre au service de la Couronne de Castille. La marine marchande, la course et la piraterie sont trois choses distinctes. La conquête espagnole du continent en est une quatrième.

Ce qu'il faut savoir avant de lire
  • Sebastián Moyano y Cabrera, dit Belalcázar ou Benalcázar, est un conquistador castillan mort à Carthagène des Indes en 1551. Les deux graphies viennent d'un toponyme.
  • Sa date de naissance oscille entre 1479-1480 et 1490 selon les sources. Aucune n'est prouvée : « vers 1490 » reste la formulation la plus honnête.
  • Il prend Quito en 1534 dans le cadre de la conquête pizarriste, puis fonde ou refonde Cali (1536) et Popayán (1537).
  • La rencontre à trois de 1539 sur le plateau de Bogotá est le point de contact entre son itinéraire et la légende de l'El Dorado.
  • Condamné à mort par la justice royale après l'exécution de Jorge Robledo, il meurt de maladie en 1551, avant d'avoir pu plaider son appel en Espagne.
  • Sa statue de Popayán a été renversée en septembre 2020 par des membres de la communauté Misak : la mémoire du personnage est disputée.

Le nom et les dates : ce qui n'est pas fixé

Son nom de naissance est Sebastián Moyano y Cabrera. Belalcázar et Benalcázar sont deux graphies du même patronyme d'usage, emprunté à la localité et au château de Belalcázar, dans la province de Cordoue. Les deux circulent dans les documents d'époque.

Moyano, Belalcázar, Benalcázar

Il ne savait pas écrire : ses secrétaires signaient pour lui, et l'orthographe d'un nom propre n'était alors stabilisée par personne. Sa première lettre connue porte la forme Benalcázar, ce qui a nourri le débat entre les deux orthographes jusqu'aux travaux récents. Conséquence pratique pour toute recherche : interroger les deux formes dans un catalogue d'archives ou une base biographique, sinon la moitié des références n'apparaît pas.

1480, 1490, 1551

Deux dates de naissance s'opposent. Les encyclopédies françaises retiennent souvent 1479-1480, les notices espagnoles plutôt les environs de 1490. La date de mort varie de deux jours selon les fiches, 28 ou 30 avril 1551. Quand deux dates s'affrontent sans document pour les séparer, la seule solution correcte est d'écrire « vers » et de mentionner les deux.

Autre point à écarter : la mention d'un départ « avec Christophe Colomb en 1498 ». C'est une tradition tardive, contredite par le récit de Juan de Castellanos, qui le fait fuir l'Espagne vers 1507 après la mort accidentelle de sa mule.

Ce détail est expliqué dans Sebastián Moyano dit de Belalcázar ou ... (larousse.fr).

Bon à savoir Juan de Castellanos, auteur des Elegías de varones ilustres de Indias, est l'une des principales sources sur Belalcázar. C'est un poème écrit des décennies après les faits, par un homme qui a connu certains protagonistes. Utile, mais ni un registre notarié ni un rapport administratif.

L'itinéraire réel, du Darién à Quito

Belalcázar apparaît dans les documents en 1513-1519 à Santa María la Antigua del Darién, dans l'entourage du gouverneur Pedrarias Dávila, puis lors de la fondation de Panamá. Ensuite, un enchaînement de campagnes terrestres, du Panamá au Nicaragua, puis du Pérou à l'actuelle Colombie.

  • 1524-1527, Nicaragua: campagne avec Francisco Hernández de Córdoba, fondations de León et de Granada, où il exerce une charge municipale.
  • 1531-1532, Pérou: il rejoint l'expédition de Francisco Pizarro.
  • 1534, Quito: marche vers le nord de l'empire inca et prise de la ville, occupée après son incendie par les défenseurs incas eux-mêmes.
  • 1535-1539, vallée du Cauca: progression vers le nord, fondations, puis montée sur le plateau de Bogotá.

Aucune traversée océanique n'est à son actif comme commandant. Il embarque comme passager, il combat et il marche. Ce que ce trajet apprend du personnage tient à la logistique terrestre : des colonnes de quelques centaines d'hommes, des porteurs recrutés ou contraints, des chevaux, des cols andins à franchir.

Comment ces colonnes se dirigeaient-elles ? Avant le sextant et le chronomètre, une expédition terrestre avance au cap. On tient un azimut approximatif à l'aiguille aimantée, on se cale sur les reliefs, on suit une vallée, un cours d'eau, une crête, et on interroge les habitants rencontrés. Savoir où est le nord suffit à comprendre le principe. Les boussoles de poche à boîtier en laiton vendues aujourd'hui reprennent cette forme de cadran mobile et d'aiguille libre, qui n'a pas beaucoup changé.

Villes fondées, refondées, ou seulement attribuées

Trois fondations lui sont attribuées de façon solide côté colombien : Santiago de Cali en 1536, Popayán en 1537, et Pasto, dont la paternité exacte est discutée entre lui et son lieutenant Lorenzo de Aldana. Le reste demande de la prudence.

Pour Quito, la formule « fondateur » est un raccourci. La ville espagnole est établie en 1534 sur le site d'une cité inca détruite avant l'arrivée des Espagnols, et l'acte de fondation associe plusieurs noms, dont celui de Diego de Almagro. Santiago de Guayaquil, Portoviejo ou Ambato relèvent d'un autre cas de figure : fondations menées par ses lieutenants, parfois reprises deux ou trois fois après destruction.

La nuance vaut d'être écrite en toutes lettres. « Fondation attribuée à » n'est pas « fondée par ». Dans beaucoup de villes andines, la date officielle correspond à un acte administratif refait après un abandon, et le nom retenu est celui du chef de l'expédition, pas celui de l'homme qui a planté les premiers piquets.

L'El Dorado et la rencontre à trois de 1539

L'El Dorado n'était pas une cité d'or, au départ. Les chroniqueurs rapportent un rite muisca, dans lequel un homme couvert de poudre d'or gagnait le centre d'un lac sur un radeau pour y déposer des offrandes. Ce sont les expéditions successives qui ont transformé ce rite en légende de royaume caché.

Maquette de bateau en bois à voile de toile, équipage de figurines dorées, posée sur une carte ancienne face à la mer.
Maquette de bateau en bois à voile de toile, équipage de figurines dorées, posée sur une carte ancienne face à la mer.

Entre février et avril 1539, sur le plateau de Bogotá, les trois colonnes se croisent. Jiménez de Quesada tient le territoire muisca depuis quelques mois et vient de fonder Santafé. Federmann arrive de Coro, en piteux état. Belalcázar monte du sud, avec des chevaux et des hommes en meilleure condition. Personne ne se bat : les trois chefs négocient, puis partent plaider leur cause devant la Couronne, en Espagne.

Trois récits concurrents ont donc été portés en Europe la même année, chacun devant justifier ses droits sur la même région. C'est de là que vient une partie de l'amplification du mythe.

Les trois expéditions arrivées sur le plateau de Bogotá en 1539
Chef d'expédition Point de départ Route suivie Ce qu'il obtient de la rencontre
Gonzalo Jiménez de Quesada Santa Marta, côte caraïbe Remontée du fleuve Magdalena Revendique l'antériorité sur le territoire muisca et part plaider en Espagne
Nicolás Federmann Coro, côte du Venezuela actuel Traversée des llanos puis de la cordillère orientale Négocie un dédommagement et repart vers l'Europe
Sebastián de Belalcázar Quito, versant sud Vallée du Cauca vers le nord, fondations de Cali et Popayán en chemin Conserve le gouvernement de Popayán, confirmé ensuite par la Couronne

Le dossier judiciaire : condamnation, puis mort à Carthagène

Gouverneur et adelantado de Popayán, Belalcázar est pris dans les guerres civiles qui opposent les partisans de Pizarro à ceux d'Almagro, puis dans la répression royale qui suit. En 1546, il fait exécuter Jorge Robledo, un autre capitaine qui revendiquait des territoires du Cauca. Cette exécution lui coûte sa carrière.

Un procès de résidence est ouvert, procédure ordinaire d'examen de la gestion d'un gouverneur. Le juge nommé par la Couronne prononce contre lui une condamnation à mort. Belalcázar fait appel et prend la route de l'Espagne pour porter son recours devant le Conseil des Indes. Il meurt de maladie à Carthagène des Indes en 1551, avant l'embarquement.

Point de vigilance : plusieurs pages en français écrivent qu'il a été exécuté. Les sources disent une condamnation prononcée, un appel engagé et une mort par maladie. La différence n'est pas cosmétique, c'est la seule chose que la procédure permet d'affirmer.

Raconter cet épisode à des enfants sans le romancer

Ce qui accroche un enfant de 6 à 10 ans dans cette histoire, ce n'est ni la généalogie ni le procès : c'est la marche. Combien de jours, quoi sur le dos, comment franchir un col, et surtout « comment savaient-ils où aller ? ». La réponse tient au cap et au nord magnétique, et elle se montre dehors en dix minutes.

  1. Poser la boussole à plat dans la paume, loin d'une boucle de ceinture ou d'un téléphone, et attendre que l'aiguille s'arrête.
  2. Repérer le nord, puis choisir un point de repère visible dans cette direction : un arbre, un poteau, un angle de mur.
  3. Marcher trente pas vers ce repère en comptant à voix haute.
  4. Faire demi-tour, prendre le cap opposé, et vérifier qu'on revient au point de départ.
  5. Recommencer avec un cap intermédiaire, par exemple sud-est, pour montrer qu'un azimut ne dépend pas du chemin.

À ce stade, trois familles d'objets se ressemblent et n'ont rien à voir. L'instrument d'orientation réel, gradué, avec un boîtier étanche et une aiguille amortie. La reproduction décorative au look cuivre vieilli, destinée à une étagère ou à une vitrine. Et le jouet en plastique, fait pour la main d'un enfant et pour un jeu d'orientation dans un jardin. Pour le troisième usage, l'objet utile est celui qu'on garde en main sans y penser : une dizaine de centimètres, léger, consultable debout, sans table ni appui.

Si tu cherches un objet pour toi, sur un bureau ou dans une bibliothèque, ce n'est pas celui-là : le plastique se voit de près, et il n'y a ni graduation fine ni boîtier métallique. Pour une randonnée réelle, il faut une boussole de marche vendue en magasin de sport, avec plaquette et graduation.

Le détail qui aide Fais tracer la carte par les enfants eux-mêmes, à la main, avec les caps notés en toutes lettres au dos. Une carte imprimée est plus jolie, une carte dessinée est mieux comprise. Le coffre à ouvrir à l'arrivée se place la veille et se vérifie avant les invités.

Une chose à dire clairement à l'enfant, avant de commencer : Belalcázar n'était pas un pirate. Les bateaux pirates miniatures et les déguisements pirate relèvent du jeu, l'histoire de la conquête se raconte à part, et les deux se portent très bien le même après-midi à condition de ne pas les mélanger. J'ai détaillé le déroulé complet d'une après-midi de ce type dans mon article sur les activités d'anniversaire pirate.

Une mémoire disputée en Colombie et en Équateur

Le 16 septembre 2020, à Popayán, la statue équestre de Belalcázar installée sur le Morro del Tulcán a été renversée lors d'une mobilisation de membres de la communauté Misak. Le monument était placé sur un tertre funéraire précolombien, ce qui faisait partie des griefs.

Sur un socle de pierre au sommet de la colline, une longue-vue posée sur un pot en bois, une carte pliée et une chaîne dorée, face à la baie brumeuse.
Sur un socle de pierre au sommet de la colline, une longue-vue posée sur un pot en bois, une carte pliée et une chaîne dorée, face à la baie brumeuse.

Ce qui lui est reproché est documenté par les chroniques elles-mêmes : campagnes violentes contre les populations indigènes du Cauca et de l'actuel Équateur, mise en esclavage, prélèvements de porteurs. Ailleurs, la figure reste inscrite dans l'espace public : une statue à Quito, des rues, une commune, des plaques.

Dans un texte, la position tenable me paraît simple : raconter au passé, nommer les populations visées par les campagnes, ne pas héroïser un chef de guerre parce que son itinéraire est spectaculaire. Un personnage peut être intéressant à documenter sans être présenté comme un modèle.

Ce que je vérifie dans une page sur Belalcázar

Cinq contrôles rapides suffisent à juger du sérieux d'une notice sur ce nom. Ils ne demandent aucune compétence particulière, seulement de la lecture attentive.

  1. La date de mort et son verbe: « condamné à mort puis mort de maladie » ou « exécuté ». C'est mon premier test.
  2. Les deux graphies du nom, Belalcázar et Benalcázar, mentionnées dès les premières lignes.
  3. La date de naissance: une page qui donne 1480 ou 1490 sans signaler l'autre hypothèse recopie une seule source.
  4. La statue de Popayán: son absence indique un texte antérieur à 2020, ou un contournement du sujet.
  5. Le vocabulaire: si on lui prête un équipage, un abordage ou un pavillon, l'auteur confond conquête terrestre et piraterie.

Côté sources, trois familles à distinguer. Les chroniques du XVIe siècle, Castellanos et Pedro Cieza de León en tête, précieuses mais partisanes. Les recueils de documents inédits publiés au XIXe siècle, qui donnent les actes. Et les travaux universitaires récents, qui arbitrent entre les deux. Pour une première vérification, la notice du Diccionario Biográfico de la Real Academia de la Historia (dbe.rah.es) reste le point d'entrée le plus fiable en espagnol.

Deux réflexes complémentaires. Comparer les versions française, espagnole et anglaise d'une même encyclopédie, parce qu'une erreur de date voyage d'une langue à l'autre par traduction. Et écarter les wikis de fiction et les banques d'images comme sources factuelles, même quand elles remontent haut dans les résultats. La plupart des visages associés à Belalcázar sont des portraits idéalisés peints trois ou quatre siècles après sa mort.

Si l'idée de l'orientation au cap t'a donné envie de regarder les objets de plus près, la collection boussoles pirate de Piraterie Shop réunit les modèles de jeu, avec leurs dimensions indiquées.

Les questions qu'on me pose

Qui était Sebastián de Belalcázar en quelques lignes ?

Un conquistador castillan né vers 1490 dans la province de Cordoue, mort à Carthagène des Indes en 1551. Il participe aux campagnes du Darién, du Panamá et du Nicaragua, rejoint l'expédition de Pizarro au Pérou, prend Quito en 1534, puis fonde Cali et Popayán dont il devient gouverneur. Son parcours est entièrement terrestre.

Faut-il écrire Belalcázar ou Benalcázar ?

Les deux sont défendables, et les archives emploient l'une comme l'autre. Belalcázar est aujourd'hui la forme la plus répandue, y compris dans la toponymie colombienne, mais sa première lettre connue porte Benalcázar. Dans une recherche documentaire, cherche les deux formes.

Quelles villes a-t-il fondées ?

Santiago de Cali en 1536 et Popayán en 1537 sont les deux fondations les mieux établies. Pasto lui est attribuée, avec une part revenant à Lorenzo de Aldana. Pour Quito, il s'agit de l'établissement d'une ville espagnole sur un site inca déjà détruit, et l'acte associe plusieurs capitaines. Guayaquil, Portoviejo ou Ambato relèvent de fondations menées par ses lieutenants, souvent reprises plusieurs fois.

Quel a été son rôle dans la légende de l'El Dorado ?

Il fait partie des trois chefs arrivés sur le plateau de Bogotá en 1539, au moment où le rite muisca des offrandes d'or commençait à être raconté en Europe comme un royaume à trouver. Sa remontée depuis Quito visait précisément cette région supposée riche. Ses hommes ont alimenté le récit, ils ne l'ont pas inventé seuls.

Comment est-il mort, et a-t-il vraiment été exécuté ?

Non. Après l'exécution de Jorge Robledo en 1546, la justice royale l'a condamné à mort au terme de son procès de résidence. Il a fait appel et pris la route pour l'Espagne, puis il est mort de maladie à Carthagène des Indes en 1551. Le jour exact diffère selon les fiches, 28 ou 30 avril.

Une boussole jouet suffit-elle pour une chasse au trésor, et comment la garder en état ?

Pour un jeu d'orientation dans un jardin ou un parc, une boussole de jeu de 13 x 6 cm indiquant le nord suffit largement : les caps se prennent au gros, sur des repères visibles. Range-la à l'écart des aimants et des enceintes, qui peuvent perturber l'aiguille, et nettoie le boîtier plastique avec un chiffon humide sans solvant. Pour de la marche réelle, il faut une boussole de randonnée graduée.

Sur ce nom, une notice courte qui donne les deux dates possibles vaut mieux qu'un récit d'aventure sans une seule source.