Qui était le pirate Henry Every ?
En septembre 1695, dans le détroit de Bab-el-Mandeb, un équipage anglais arraisonne le Ganj-i-Sawai, navire de l'empereur moghol Aurangzeb qui ramenait des pèlerins de La Mecque. Les représailles tombent sur la Compagnie anglaise des Indes orientales, dont les comptoirs de Surat sont saisis, et Londres met une prime sur la tête du meneur l'année suivante. Le pirate Henry Every se retrouve au centre de l'une des premières chasses à l'homme d'échelle mondiale. Il n'a jamais été jugé.
Deux ans de piraterie effective, une disparition, et trois siècles de récits qui se contredisent. Le problème, avec Every, c'est que la légende a été imprimée de son vivant, avant que les archives ne soient lues.
Tu trouveras plus bas la chronologie datée, un tableau des trois fins qu'on lui prête avec leur degré d'étaiement, et une méthode courte pour trier une source avant de la recopier.
- Henry Every, aussi écrit Avery, surnommé Long Ben, naît dans le Devon vers 1653-1659 : ni sa naissance ni sa mort ne sont établies.
- Sa carrière tient en deux ans environ : mutinerie à La Corogne en mai 1694, retour en Atlantique au printemps 1696.
- La prise du Ganj-i-Sawai en septembre 1695 est le raid le plus rentable de l'âge d'or de la piraterie, et les violences commises sur les passagers sont documentées des deux côtés.
- Six de ses hommes sont pendus à Londres en 1696. Lui n'est jamais retrouvé.
- Aucun trésor enterré d'Every n'a été localisé : le butin a été partagé en parts, puis dépensé en pièces.
- Les fictions modernes, jeu vidéo compris, s'inspirent de lui sans être des sources.
« Né à Plymouth en 1653 » : une fiche d'état civil que les archives ne valident pas
Les dates de naissance proposées vont de 1653 à 1659, et les lieux de Plymouth à Newton Ferrers, deux points du Devon distants d'une quinzaine de kilomètres. Aucune de ces mentions ne repose sur un acte que l'on puisse consulter aujourd'hui.
L'origine du flou est banale : registres paroissiaux lacunaires, et plusieurs Every ou Avery dans la même région à la même génération. Les biographes du XVIIIe siècle ont comblé les trous, les suivants les ont recopiés, et le tout circule depuis sous forme de fiche d'état civil bien nette.
Ce qu'on tient pour probable tient en trois lignes. Une famille du Devon, une jeunesse passée en mer, un service dans la Royal Navy, puis des embarquements sur des navires négriers avant 1693. Ce dernier point compte : sa carrière commence dans un commerce légal et meurtrier, pas dans une rébellion contre l'ordre du monde.
Quand tu lis une date précise sur Every sans référence à un document, c'est presque toujours une reconstitution.
« Il s'est mutiné sur un navire espagnol » : ce que le Charles II était vraiment
Le Charles II était un navire anglais, armé à Bristol par des investisseurs anglais pour la Spanish Expedition Shipping. L'expédition avait reçu de la couronne d'Espagne l'autorisation de commercer aux Antilles et de renflouer des épaves de galions. Rien d'espagnol dans la coque.
Quatre vaisseaux appareillent en 1693 et s'immobilisent à La Corogne, en Galice, faute d'autorisations. Les mois passent. Les soldes ne sont pas versées, plusieurs hommes demandent à être libérés, on le leur refuse. Le déclencheur est financier.
Dans la nuit du 7 mai 1694, Every, alors contremaître, prend la tête d'environ quatre-vingts marins et s'empare du Charles II. Le capitaine Gibson, malade, est débarqué vivant avec ceux qui refusent de suivre. Le navire est aussitôt rebaptisé le Fancy et met le cap au sud.
« Un trésor enfoui sur une île déserte » : ce que le butin du Ganj-i-Sawai est devenu
Le butin n'a jamais été enterré. Il a été partagé à bord, en parts d'équipage, puis dépensé dans les Caraïbes et sur la côte américaine. L'île au trésor est une invention littéraire du XIXe siècle, pas une pratique de flibustier.
En septembre 1695, le Fancy croise à l'entrée de la mer Rouge avec cinq autres bâtiments ralliés en route, dont l'Amity de Thomas Tew. Le convoi moghol passe de nuit. Les pirates rattrapent deux traînards : le Fateh Muhammed, puis le Ganj-i-Sawai, gros navire de la flotte impériale armé de dizaines de canons. L'engagement dure quelques heures, l'artillerie du navire moghol se retourne contre lui quand une pièce éclate, et l'abordage réussit.
Les estimations du butin vont de 200 000 à 600 000 livres de l'époque selon les sources. Les conversions modernes en dizaines de millions d'euros sont des ordres de grandeur, à manier comme tels. Ce qui est mieux documenté, c'est la nature du butin : or, argent, roupies, pierres.
Les violences commises sur les passagers, dont des femmes de la cour moghole, sont rapportées par les chroniqueurs indiens comme par la correspondance de la Compagnie des Indes orientales. Passons à la suite.
La monnaie est la trace matérielle la plus parlante de cette histoire. Le butin d'Every était fait de roupies et de pièces d'argent d'Arabie, pas de doublons espagnols, et ce sont ces pièces dispersées qui ont permis aux enquêteurs de suivre ses hommes jusqu'en Nouvelle-Angleterre. Des monnaies yéménites du XVIIe siècle y ont d'ailleurs été mises au jour par des prospecteurs au XXIe siècle, ce qui relance le sujet à intervalles réguliers. Le motif de la pièce usée frappée d'une tête de mort est aussi celui qu'on retrouve le plus souvent sur les porte-clés pirate à médaillon, longtemps après.
« Mort ruiné dans le Devon » : trois fins possibles, et ce que change la lettre codée
Aucune fin d'Henry Every n'est prouvée. Trois versions circulent, d'inégale solidité, et la plus répandue est aussi la moins étayée. Ses hommes, eux, ont un sort parfaitement documenté.
La version la plus diffusée vient de l'Histoire générale des plus fameux pirates, publiée en 1724 sous le nom de Charles Johnson : rentré en Angleterre sous un faux nom, Every aurait confié ses diamants à des marchands de Bristol qui l'auraient dépouillé, et serait mort sans un sou à Bideford, dans le Devon. Récit de librairie, aucune pièce d'archive.
La deuxième version le fait rester dans l'océan Indien, fondu dans les colonies pirates de Madagascar. Elle vient des pamphlets et du théâtre londonien du début du XVIIIe siècle, qui en avaient fait un roi. Fiction dès l'origine.
La troisième est récente. En 2024, Sean Kingsley et Rex Cowan ont publié une lettre codée de 1700, signée « Avery le Pirate », retrouvée mal classée dans des archives écossaises, qu'ils relient à un réseau de renseignement au service de Guillaume III après négociation d'une grâce. Il y a là une pièce d'archive réelle, et une interprétation encore discutée. Je la cite avec ses auteurs et sa date, sans en faire un fait acquis.
| Version | Contenu | Origine | Degré d'étaiement |
|---|---|---|---|
| Mort ruiné dans le Devon | Dépouillé par des marchands de Bristol, il meurt vers 1699 sans un sou | Histoire générale des plus fameux pirates (1724), Charles Johnson | Faible : récit de librairie, aucune pièce d'archive |
| Retraite à Madagascar | Il aurait régné sur une colonie pirate de l'océan Indien | Pamphlets et pièces de théâtre du début du XVIIIe siècle | Nulle : fiction assumée dès l'origine |
| Grâce royale et espionnage | Une part du butin échangée contre une grâce, puis un rôle de renseignement sous Guillaume III | Lettre codée de 1700 signée « Avery le Pirate », publiée en 2024 par S. Kingsley et R. Cowan | Hypothèse documentée : une pièce d'archive, interprétation discutée |
| Sort de l'équipage (pour comparaison) | Arrestations, procès à l'Old Bailey, six pendaisons | Minutes judiciaires de 1696 | Fort : sources judiciaires de première main |
Le contraste est net. Le procès de ses hommes, dont les minutes sont consultables en ligne sur les registres de l'Old Bailey, a produit un premier verdict d'acquittement que la Couronne a fait casser, puis une seconde procédure sur la mutinerie du Charles II, et six pendaisons en novembre 1696. Sur le capitaine, rien.
Chronologie d'Every, de La Corogne à l'oubli
Deux ans séparent la mutinerie de la disparition. C'est court, et cela explique pourquoi les archives sont si minces : un homme qui a été pirate vingt-quatre mois laisse peu de traces administratives.
- Mai 1694: mutinerie à La Corogne, le Charles II devient le Fancy, cap sur le Cap-Vert et la côte de Guinée.
- 1694-1695: allègement du navire, superstructures rabotées pour gagner en vitesse, escales et prises de petite ampleur, ralliement d'autres capitaines dont Thomas Tew.
- Février 1695: escale à Johanna, dans l'archipel des Comores, d'où part une lettre adressée aux commandants anglais.
- Septembre 1695: détroit de Bab-el-Mandeb, prise du Fateh Muhammed puis du Ganj-i-Sawai.
- 1695-1696: traversée vers les Bahamas, arrangement avec le gouverneur Nicholas Trott à New Providence, dispersion de l'équipage.
- 1696: prime sur sa tête décidée à Londres, avis de recherche diffusés dans les colonies, procès des hommes capturés.
- Après 1696: silence des archives, et début de la légende imprimée.
Lire une source sur Every : archive, pamphlet, roman ou jeu vidéo
Quatre familles de textes parlent d'Every, et elles ne pèsent pas le même poids. Les minutes du procès de 1696, la correspondance de la Compagnie des Indes orientales, les chroniques mogholes et la déposition du jeune Philip Middleton sont de première main. Tout le reste vient après.
Le recueil de 1724 attribué à Charles Johnson est une source de seconde main qui mêle enquête et romance : il a fixé l'image de la piraterie pour trois siècles, et il invente quand il manque de matière. La fabrication de la légende commence même plus tôt, avec The Life and Adventures of Capt. John Avery en 1709, puis la pièce The Successful Pyrate en 1712, qui le couronne roi à Madagascar sur une scène londonienne. À ce moment-là, l'homme est peut-être encore vivant.
Côté fiction contemporaine, Uncharted 4 en fait un personnage central avec un Fancy et un trésor entièrement réinventés. C'est du jeu, et c'est très bien comme ça, à condition de ne pas le citer comme une source.
- Date la source avant de la lire : 1696, 1724 et 2024 ne racontent pas la même chose et ne le peuvent pas.
- Cherche qui l'a publiée et ce qu'il avait à y gagner : un pamphlet se vendait, un procès-verbal servait à condamner.
- Vérifie si un chiffre est d'époque ou converti: « 600 000 livres » et « des dizaines de millions d'euros » ne sont pas deux façons de dire la même chose.
- Sépare la pièce d'archive de son interprétation: la lettre codée de 1700 existe, ce qu'elle prouve est un autre débat.
Le Musée de la Compagnie des Indes mérite plusieurs visites pour bien comprendre son importance historique. Ce sont les registres de cargaison et les correspondances de comptoir qui m'ont fait comprendre que marine marchande, course et piraterie sont trois métiers distincts, avec trois types de papiers. Every les traverse tous les trois en deux ans, ce qui rend son dossier illisible si on les confond.
Reste le navire. Le Fancy était un bâtiment de 46 canons monté par environ 150 hommes, allégé en cours de route pour gagner quelques nœuds. C'est un gros vaisseau avec une artillerie imposante, nécessaire pour affronter un navire impérial. Si tu veux comparer avec ce que les pirates utilisaient d'ordinaire, sloops et goélettes, j'ai détaillé ce genre d'arbitrage dans mon article sur William Kidd, le chasseur de pirates devenu pirate, dont l'histoire croise celle d'Every à quelques années près.
Garder une trace d'Every chez soi : pavillon, monnaie ou objet de poche
Le pavillon qu'on lui attribue, crâne de profil au foulard et tibias croisés, vient de recueils postérieurs. Rien n'atteste qu'il ait été hissé sur le Fancy. Tu peux l'accrocher, il est beau, mais pas le présenter comme le drapeau du navire.
L'objet le plus fidèle à cette histoire n'est pas un coffre débordant d'or. C'est une pièce, parce que le butin a circulé sous cette forme et que c'est par elle qu'on a remonté la piste des hommes d'Every jusque sur la côte américaine.
Un objet marqué par le temps se juge à sa lisibilité, pas à son âge supposé. Sur un médaillon de 3,5 cm environ, une tête de mort à tibias croisés et des inscriptions à demi effacées se distinguent encore à bout de bras ; un motif chargé, à ce diamètre, se transforme en tache grise. Et un objet de poche en métal vit dans les clés et les sacs : la patine y est un parti pris esthétique assumé, ce qui n'a rien à voir avec une monnaie archéologique, laquelle ne quitte jamais une vitrine.
Si tu cherches une reproduction exacte d'une roupie moghole ou d'une pièce yéménite du XVIIe siècle, ce n'est pas ce type d'objet qu'il te faut : passe par un revendeur de monnaies, qui te donnera l'atelier de frappe et le règne. Et si l'idée est de ranger une petite collection plutôt que de la transporter, un coffre en bois avec fermoir fait mieux le travail qu'un objet de poche. Pour l'ambiance du Fancy dans une pièce, ce sont les maquettes et sets de bateaux qui prennent le relais, en sachant qu'aucun modèle du commerce ne représente ce navire précis.
Raconter Every à un enfant ou en soirée costumée sans travestir l'histoire
À un enfant, on raconte la mutinerie, la fuite et la disparition. Le raid de la mer Rouge n'est pas un sujet de goûter d'anniversaire, et il n'y a aucune raison de le contourner par une version édulcorée : on le garde pour plus tard.
Trois phrases suffisent quand on te demande « c'était qui ? ». Un marin anglais du Devon, qui a pris le commandement de son navire en 1694 parce que l'équipage n'était plus payé. Il a attaqué en mer Rouge un navire de l'empereur des Indes et il est devenu l'homme le plus recherché du monde. On n'a jamais su ce qu'il était devenu.
Côté costume, la silhouette de la fin du XVIIe siècle tient à peu de chose : chemise à manches bouffantes, ceinture large, tricorne ou bandana, bottes montantes. C'est autre chose que la perruque en nylon et la boucle d'oreille en plastique. Les déguisements pirate par public couvrent cette base pour adultes comme pour enfants. Les sabres en mousse et les crochets restent des accessoires de costume, à garder dans le cadre de la fête et de la maison.
Dire « on ne sait pas » fait partie du récit. Sur Every, c'est même la moitié du dossier, et c'est ce qui a permis à deux siècles d'auteurs d'écrire à sa place. Pour un objet à garder sur soi ou à offrir dans ce style, la collection de porte-clés pirate reste consultable, motifs et formats détaillés.
Sur ce point, Henry Every, le pirate le plus recherché du XVIIe siècle ... (lemonde.fr) donne des repères vérifiables.
Questions fréquentes
Quelle est l'histoire d'Henry Avery ?
Marin anglais du Devon, il prend en mai 1694 le commandement du Charles II à La Corogne après des mois de soldes impayées, rebaptise le navire Fancy et part vers l'océan Indien. En septembre 1695, son escadre capture le Ganj-i-Sawai à l'entrée de la mer Rouge, ce qui déclenche une crise entre l'empire moghol et l'Angleterre. Il rejoint les Bahamas, disperse son équipage début 1696, et disparaît des archives.
Quelle est la citation célèbre d'Henry Avery ?
Il n'existe pas de réplique fameuse authentifiée : les phrases qui circulent viennent des pièces de théâtre du XVIIIe siècle ou de la fiction contemporaine. Le seul texte qu'on lui attribue directement est la lettre laissée à Johanna, aux Comores, en février 1695, adressée aux commandants anglais, dans laquelle il annonce ne s'en prendre ni aux Anglais ni aux Hollandais. Elle est signée « l'ami des Anglais, jusqu'à présent ».
Quel était le trésor d'Henry Avery ?
De l'or, de l'argent, des roupies et des pierres, pris sur le Fateh Muhammed et le Ganj-i-Sawai, pour une valeur estimée entre 200 000 et 600 000 livres de l'époque selon les sources. Le partage s'est fait à bord en parts d'équipage, chaque homme repartant avec ses pièces. Aucun dépôt enterré n'a jamais été retrouvé, et il n'y a pas de raison d'en attendre un.
Qui est le pirate le plus connu de l'histoire ?
Cela dépend de l'époque et du pays. Aujourd'hui, Barbe Noire domine largement dans le monde anglo-saxon et Jack Sparrow, personnage de fiction, dans l'imaginaire général. Vers 1700, c'était Every : il a eu droit à des ballades, des pamphlets et une pièce de théâtre à Londres alors qu'il venait à peine de disparaître, ce qu'aucun autre pirate de sa génération n'a obtenu de son vivant.
Henry Every et Henry Avery sont-ils la même personne ?
Oui. L'orthographe du nom varie selon les documents de l'époque, qui écrivent aussi Evarie ou Bridgeman, un alias qu'il a utilisé. Ses hommes l'appelaient Long Ben, et les pamphlets anglais l'ont surnommé « the Arch Pirate ». Les deux graphies renvoient au même homme.
Le Fancy, son navire, a-t-il été retrouvé ?
Non. Le Fancy a été cédé au gouverneur Nicholas Trott à New Providence, aux Bahamas, dans le cadre de l'arrangement conclu au retour, puis les traces se perdent : on parle d'un navire échoué ou dépecé sur place, sans document qui tranche. Aucune épave identifiée comme la sienne n'a été fouillée à ce jour.
Comment entretenir un objet en métal vieilli qu'on garde sur ses clés ?
Un essuyage à sec avec un chiffon doux suffit dans la plupart des cas. Les produits abrasifs et les pâtes à polir égalisent le relief et effacent le contraste entre les creux sombres et les parties saillantes, c'est-à-dire l'effet vieilli lui-même. Un porte-clé en zinc frotte contre les clés et les fermetures de sac : les arêtes vont s'éclaircir avec le temps, c'est mécanique, et il n'y a pas de traitement qui l'empêche.
« Je n'ai jusqu'à présent fait de tort à aucun Anglais ni à aucun Hollandais, et je n'en ai pas l'intention tant que je serai commandant. » Lettre attribuée à Henry Every, laissée à Johanna en février 1695 à l'attention des commandants anglais.