David Marteen : Le boucanier qui devint une légende
En 1666, Thomas Modyford, gouverneur de la Jamaïque, écrit à Londres que David Marteen, « le meilleur homme de la Tortue », tient deux frégates en mer et s'est engagé à les ramener. Une ligne dans une dépêche coloniale, glissée entre deux questions de ravitaillement.
C'est à peu près tout ce que les archives conservent d'un capitaine que l'on présente partout comme une grande figure des boucaniers des Caraïbes. Quatre ou cinq mentions administratives, un nom de navire, une expédition. Et, greffée bien plus tard, une histoire de trésor enterré dans le Connecticut.
Ce dossier mince est instructif : on y voit fonctionner la course caribéenne des années 1660, ses commissions, ses changements de camp, ses guerres décidées en Europe. Reste à séparer les dates solides des ajouts postérieurs. J'ajoute au passage un critère simple pour juger une carte au trésor décorative, puisque c'est toujours là que finit ce genre de légende.
- David Marteen (actif vers 1651-1672) est un capitaine néerlandais basé à la Tortue puis fréquentant Port Royal, connu pour sa barque la Charity.
- Il est le seul commandant non anglais de l'expédition de 1664-1665 conduite avec Henry Morgan, John Morris, Freeman et Jackman contre Tabasco, Villa Hermosa, puis Grenade au Nicaragua.
- Son statut oscille entre corsaire commissionné par Modyford et hors-la-loi : la guerre anglo-néerlandaise le pousse à quitter la Jamaïque en 1665.
- Le trésor enterré près de la Farmington River relève de la tradition locale, pas de la documentation d'archives.
- Aucune source d'époque ne lui attribue de pavillon personnel : les « drapeaux de Marteen » qui circulent sont des créations modernes.
- Sa fin est inconnue : la Charity est capturée en 1672 et les mentions s'arrêtent là.
Erreur n°1 : en faire un pirate alors qu'il navigue sous commission
Marteen court sur les Espagnols avec un papier en poche. Dès 1663, il accepte une commission délivrée à la Jamaïque : à Port Royal, c'est un corsaire ; à Madrid, un criminel. La même campagne porte deux noms selon le port où l'on pose la question.
La lettre de marque, dans les Caraïbes des années 1660, est un document signé par un gouverneur qui autorise un particulier armé à attaquer les navires d'une puissance ennemie, à charge de rapporter les prises et d'en verser une part. Thomas Modyford en distribue largement depuis la Jamaïque, parce que la colonie n'a pas de flotte de guerre et qu'elle a besoin de ces équipages pour tenir la mer.
La nuance décide de la corde ou de la part de prise. Un capitaine pris avec une commission valide est traité en prisonnier de guerre, ou négocié ; sans commission, il est jugé comme pirate. C'est aussi pour cela que ces hommes gardent leurs papiers sur eux, parfois plusieurs, délivrés par des gouverneurs différents.
Le cas de Marteen déborde régulièrement du cadre. Des raids sur les côtes de Campeche lui sont peut-être attribuables, alors que la paix venait d'être conclue entre Londres et Madrid, avec des commissions techniquement valides et des actes que la Couronne désavoue. Un corsaire qui dépasse son mandat, plutôt qu'un pirate de plein droit.
Erreur n°2 : confondre boucanier, flibustier, corsaire et pirate
Ces quatre mots décrivent des situations différentes, pas des degrés de férocité. Le premier vient d'un métier, le deuxième d'une région, le troisième d'un statut légal, le quatrième de son absence.
Boucanier désigne d'abord les chasseurs de bétail sauvage d'Hispaniola, qui fumaient la viande sur un gril de bois appelé boucan et la vendaient aux navires de passage. Chassés par les Espagnols, beaucoup rejoignent l'île de la Tortue et passent à la course. Le mot suit les hommes et finit par désigner les équipages eux-mêmes.

Flibustier est le terme employé côté français pour les mêmes équipages, souvent munis d'une commission délivrée par un gouverneur de Saint-Domingue ou de la Tortue. Corsaire est un statut : un armement privé adossé à un État en guerre. Pirate, c'est agir hors de tout cadre, avec la pendaison au bout si l'on est pris.
Marteen change de case au moins trois fois : boucanier par sa base à la Tortue, corsaire par ses commissions jamaïcaines, hors-la-loi quand la guerre anglo-néerlandaise fait de lui un ennemi dans le port qui l'employait la veille.
| Terme | Cadre légal | Zone et période | Cas de David Marteen |
|---|---|---|---|
| Corsaire | Lettre de marque délivrée par un État en guerre | Toutes mers, XVIe-XIXe s. | Oui, sous commission de Modyford (1664, 1666) |
| Boucanier | Aucun au départ, communauté d'Hispaniola et de la Tortue | Grandes Antilles, v. 1630-1690 | Oui, base à la Tortue |
| Flibustier | Variable, souvent commission française | Caraïbes, XVIIe s. | Proche, via ses appuis français à la Tortue |
| Pirate | Hors de tout cadre, passible de pendaison | Partout, apogée 1690-1726 | Ponctuellement, quand ses raids débordent la commission |
Un détail visuel découle de cette période : le tricorne posé sur une tête de mort est la signature graphique du boucanier des Caraïbes, distincte du crâne nu des pavillons du siècle suivant. Quand une image porte ce chapeau, elle renvoie à ces décennies-là plutôt qu'à une piraterie indéterminée.

Erreur n°3 : croire au trésor enterré de la Farmington River
L'histoire circule depuis longtemps : Marteen aurait fondé un refuge dans la colonie du Connecticut, près de la Farmington River, détruit vers 1676, en y laissant un butin. Aucun acte, aucun registre colonial, aucune fouille concluante ne l'appuie. C'est une tradition locale reprise par la littérature des chercheurs de trésors.
Le mécanisme économique de la course rend d'ailleurs l'enfouissement improbable. Une prise se partage à l'arrivée, selon des parts fixées avant le départ, puis se dépense sur place, à Port Royal ou à la Tortue, en vivres, en radoub, en dettes et en tavernes. Un capitaine qui enterre sa part se prive de l'argent dont il a besoin pour réarmer.
Le seul enfouissement bien documenté de la période reste celui de William Kidd sur Gardiners Island, en 1699. Il a été déterré en quelques semaines par les autorités du Massachusetts et a servi de pièce à conviction à son procès. Un trésor caché, dans les faits, ne le reste pas longtemps.
Erreur n°4 : citer des historiens et des dates qui n'existent pas
Les portraits de Marteen que l'on croise en ligne s'appuient souvent sur des citations attribuées à des « historiens navals » dont on ne trouve trace dans aucun catalogue de bibliothèque. Quand une source ne se vérifie pas, elle ne compte pas.
S'ajoute le problème des homonymes. Le nom apparaît selon les documents sous les graphies Marteen, Martien ou Martens, et la recherche en ligne ramène aussitôt des personnes contemporaines sans rapport, comme cette page de carnet de recherche consacrée à un David Martens universitaire. Trois lettres de différence suffisent à faire dérailler un dossier.
Trois dates tiennent solidement : une présence aux Caraïbes attestée dès 1651, l'expédition de 1664-1665, la capture de la Charity en 1672. Le reste s'écrit au conditionnel, y compris sa participation supposée aux raids de Christopher Myngs sur Campeche et son association avec Edward Mansvelt. Sur ce capitaine, écrire « peut-être » est plus exact que d'écrire une belle phrase.
Pour aller plus loin sur ce point : Auteur / David Martens, sur journals.openedition.org.
Reconstituer sa carrière avec les sources disponibles
Sa trajectoire se voit presque entièrement à travers les décisions prises à Londres, à Madrid et à La Haye. Chaque changement de camp coïncide avec un traité ou une déclaration de guerre.
- 1651: présence attestée dans les Caraïbes. Rien avant cette date ne peut lui être rattaché avec certitude.
- 1663: il accepte une commission jamaïcaine pour courir sur les Espagnols. Il opère depuis la Tortue, avec la barque Charity.
- 1664: départ de Port Royal avec John Morris, Jackman, Freeman et le jeune Henry Morgan. Marteen est le seul commandant non anglais de la troupe.
- 1665: remontée du Grijalva, puis environ 80 km de marche à l'intérieur des terres jusqu'à Villa Hermosa, au Tabasco. Au retour, les navires laissés à l'embouchure ont été saisis par une garde-côte espagnole ; la troupe reprend deux barques et poursuit le long du Yucatán jusqu'au sac de Grenade, au Nicaragua.
- Fin 1665: la deuxième guerre anglo-néerlandaise éclate. Sujet des Provinces-Unies, Marteen évite Port Royal et rejoint la Tortue en passant par la Guadeloupe.
- 1666-1671: de nouveau en course pour Modyford, d'où la dépêche citée plus haut. Le gouverneur suivant, Thomas Lynch, le compte parmi les derniers corsaires encore en mer.
- 1672: la Charity est capturée. Les mentions administratives cessent, et on ignore ce qu'il est devenu.
Une carrière de vingt ans réduite à sept points : c'est peu, et c'est déjà mieux documenté que la plupart des figures dont on vend le portrait.
La Charity et les navires de la course caribéenne
La Charity est décrite comme une barque : un petit bâtiment, faible tirant d'eau, gréement réduit, équipage restreint. Exactement ce qu'il faut pour franchir une barre d'estuaire et remonter une rivière comme le Grijalva, ce qu'un bâtiment de haut bord ne peut pas faire.
La course caribéenne repose sur ce genre de coques. Le sloop et la goélette dominent parce qu'ils marchent bien au près, se contentent de peu d'hommes et peuvent s'abriter dans des hauts-fonds où une frégate espagnole ne les suivra pas. J'ai un faible pour ces petits gréements, plus pour cette raison technique que pour leur allure : c'est la faible immersion qui décide de la route qu'on peut prendre.

L'expédition de 1664-1665 combine d'ailleurs plusieurs échelles d'embarcations. Les navires restent au mouillage à l'embouchure, et le débarquement se fait en canoës, souvent repris aux Espagnols ou aux populations locales. Le succès du raid tient à cette logistique fluviale bien plus qu'à la bravoure des équipages.
Pour qui regarde une maquette ou un set de construction, ces mêmes repères servent à trier : nombre de mâts, forme de la voilure (aurique et non carrée sur un petit gréement côtier), présence ou non d'un beaupré marqué, hauteur de la coque au-dessus de l'eau. Beaucoup de bateaux pirates miniatures sont des trois-mâts de haut bord, silhouette de galion plutôt que de barque de course.
Donner une place visuelle à un boucanier sans lui inventer d'emblème
Aucun pavillon personnel n'est attesté pour Marteen. Les drapeaux vendus ou dessinés sous son nom sont des créations récentes, ce qui n'est pas un défaut tant qu'on ne les présente pas comme des pièces d'époque.
Trois choses s'affichent honnêtement quand on veut évoquer cette période : une carte marine des Caraïbes, un pavillon rattaché à un capitaine réellement documenté, ou une carte au trésor assumée comme motif de fiction. Si tu veux comparer les pavillons dont l'attribution repose sur des sources, j'ai détaillé les plus solides dans mon top 8 des drapeaux pirates les plus célèbres.
Côté support, la toile en polyester tendue reste le format le plus simple à vivre sur un mur de bureau : légère, elle se fixe sans encadrement lourd et se dépoussière au chiffon sec, contrairement à un sous-verre ou à un papier vieilli qui gondole. En 1993, à neuf ans, j'avais punaisé au-dessus de mon lit une tête de mort découpée dans un vieux drap noir avec ma mère ; elle a tenu jusqu'au collège, mais un tissu non ourlé finit toujours par s'effilocher aux coins.
Ce n'est pas la bonne pièce pour une chambre de petit enfant : le graphisme est sombre et chargé, et un motif plus coloré fonctionnera mieux au-dessus d'un lit de six ans. Si tu cherches un objet historiquement rattachable à un capitaine identifié, un pavillon documenté sera plus juste qu'une carte, qui reste par nature un motif de fiction.
Pour compléter sans surcharger, mieux vaut descendre au sol qu'ajouter un second cadre : un coffre pirate sert de rangement réel et occupe un volume, là où deux images côte à côte se neutralisent.

Où placer Marteen dans une culture pirate cohérente
Il se comprend par comparaison. Henry Morgan, qui navigue avec lui en 1664, deviendra lieutenant-gouverneur de la Jamaïque et sera anobli ; Edward Mansvelt et Christopher Myngs occupent des positions intermédiaires dans la même hiérarchie de Port Royal. Marteen, lui, reste un capitaine utile qu'on cite dans les dépêches et qu'on oublie ensuite.
Trois styles se croisent dans cet univers et ne se prouvent pas l'un l'autre : l'histoire attestée des années 1650-1730, la fiction (Pirates des Caraïbes, One Piece, Assassin's Creed) et le jeu costumé. Un pavillon de manga est un vrai objet de fandom, il n'a simplement rien à faire dans un raisonnement sur la course caribéenne.
Pour une fête ou un carnaval, la silhouette du boucanier se compose de trois pièces : chemise à manches amples, ceinture large portée haut, tricorne de forme simple. Les déguisements pirate couvrent ce style, à condition de le tenir pour ce qu'il est, un costume de jeu et non une reconstitution.
Et si l'envie te prend d'accrocher une carte plutôt qu'un pavillon, la collection de cartes au trésor propose plusieurs formats et plusieurs traitements graphiques, du plus sombre au plus enfantin.
Les questions qui reviennent
Qui était David Marteen ?
Un capitaine néerlandais actif dans les Caraïbes entre 1651 environ et 1672, basé à l'île de la Tortue et commandant la barque Charity. Il apparaît dans la correspondance des gouverneurs de la Jamaïque, notamment celle de Thomas Modyford, comme l'un des hommes les plus efficaces de la course locale. Sa biographie tient en quelques mentions administratives, sans acte de naissance ni acte de décès connus.
David Marteen était-il un pirate ou un corsaire ?
Corsaire la plupart du temps, avec des débordements. Il a reçu des commissions jamaïcaines qui l'autorisaient à attaquer les Espagnols, ce qui faisait de lui un combattant légal aux yeux de Port Royal. Certains de ses raids ont eu lieu alors que la paix était revenue entre l'Angleterre et l'Espagne, et il s'est retrouvé hors cadre en 1665, quand la guerre anglo-néerlandaise a fait de lui un sujet ennemi dans le port qui l'employait.
Quel navire commandait David Marteen ?
La Charity, décrite dans les sources comme une barque, donc un petit bâtiment à faible tirant d'eau et à équipage réduit. C'est ce type de coque qui permet de remonter un estuaire comme celui du Grijalva et de s'abriter dans des fonds où un navire de guerre ne s'engage pas. La Charity est capturée en 1672, dernière mention connue le concernant.
David Marteen a-t-il vraiment enterré un trésor dans le Connecticut ?
Rien ne l'établit. Le récit d'un refuge près de la Farmington River, détruit vers 1676 avec un butin laissé sur place, provient de traditions locales relayées par la littérature de chasse au trésor, sans document colonial ni fouille probante. Les parts de prise se partageaient et se dépensaient dans les ports de base, ce qui rend l'enfouissement peu vraisemblable pour un capitaine en activité.
Quel était le lien entre David Marteen et Henry Morgan ?
Ils ont servi dans la même expédition, celle de 1664-1665 contre Tabasco puis le Nicaragua, aux côtés de John Morris, Jackman et Freeman. Morgan y était encore un capitaine parmi d'autres, avant les campagnes qui feront sa réputation. Les deux hommes se séparent ensuite : Morgan poursuit sa carrière dans l'orbite anglaise, Marteen retourne vers la Tortue quand la guerre anglo-néerlandaise éclate.
Existe-t-il un pavillon ou un Jolly Roger de David Marteen ?
Aucun pavillon personnel ne lui est attribué par une source d'époque. Les motifs vendus ou publiés sous son nom sont des dessins contemporains, agréables à accrocher mais sans valeur documentaire. Si tu veux un pavillon rattaché à un capitaine réellement identifié, oriente-toi vers ceux dont l'attribution repose sur des dépositions ou des gazettes du début du XVIIIe siècle, comme celui associé à Barbe Noire ou à Bartholomew Roberts.
« lately David Marteen, the best man of Tortuga, that has two frigates at sea, had promised to bring in both. » Thomas Modyford, gouverneur de la Jamaïque, dépêche de 1666, publiée dans le Calendar of State Papers, Colonial : America and West Indies.