Le Revenge de Stede Bonnet
En 1717, un planteur de la Barbade achète un sloop d'environ 60 tonneaux, le fait armer d'une dizaine de canons et le baptise Revenge. Il recrute une soixantaine d'hommes et les paie en gages fixes, sur sa propre bourse. Aucun autre capitaine de l'âge d'or de la piraterie n'a fait ça : on s'emparait d'un navire, on ne le commandait pas parce qu'on en avait signé l'achat.
Le Revenge de Stede Bonnet n'a jamais été un grand bâtiment pirate, et il n'a pas fait de grande prise. Ce qui le rend intéressant, c'est ce statut de propriété privée, qui explique la suite : un capitaine sans compétence nautique, un équipage sans intérêt au butin, et une carrière de moins de vingt mois.

Ce texte suit le navire du quai de Bridgetown à l'estuaire de Cape Fear, en séparant à chaque étape ce que disent les pièces judiciaires de ce que raconte un livre imprimé en 1724. Le pavillon attribué à Bonnet et son costume, l'élément le plus copié aujourd'hui, sont traités en fin de parcours.
- Le Revenge était un sloop d'environ 60 tonneaux, une dizaine de canons, acheté par Stede Bonnet à la Barbade en 1717. Les autres pirates de la période s'emparaient de leur navire.
- Bonnet, baptisé en 1688, planteur de canne et donné comme ancien major de milice, n'avait aucune expérience de la navigation. Il payait ses hommes au salaire, pas à la part.
- Après sa rencontre avec Barbe Noire à l'été 1717, il perd le commandement de son propre sloop et reste à bord sans autorité.
- Rebaptisé Royal James, le navire est capturé à Cape Fear en septembre 1718. Bonnet est pendu à Charleston le 10 décembre 1718.
- Le pavillon qu'on lui attribue (crâne, os horizontal, cœur et poignard) n'est connu que par des recueils postérieurs : c'est une attribution tardive, qu'aucune toile de 1718 ne confirme.
- Son Revenge n'a rien à voir avec le Revenge de Francis Drake, galion anglais du XVIe siècle.
Qui était Stede Bonnet
Stede Bonnet est un planteur de canne à sucre de la Barbade, baptisé le 29 juillet 1688, marié, propriétaire d'un domaine et donné par les sources comme major de la milice de l'île. Il devient pirate en 1717, à près de trente ans, sans avoir navigué.
Le récit le plus cité sur son départ vient de l'Histoire générale des plus fameux pyrates, publiée à Londres en 1724 sous le nom de Charles Johnson, parfois attribuée à Daniel Defoe. On y lit que Bonnet aurait pris la mer à cause d'un dérangement de l'esprit et de désagréments conjugaux. C'est un texte de librairie écrit six ans après sa mort, pas un document d'archive : à retenir comme la version qui a fixé son image, et rien de plus.
Ce que les pièces judiciaires de Charleston établissent est plus court : un homme de bonne condition, propriétaire d'un sloop armé, jugé et condamné pour piraterie. Le grade de major, lui, reste discuté. Pour la suite, quatre mots suffisent : le sloop (voilier à un mât), le tonneau (unité de jauge), la part (la fraction de butin due à chaque homme) et le quartier-maître, élu par l'équipage pour répartir cette part.
L'image que l'on refait de lui aujourd'hui tient d'ailleurs à son habit plus qu'à ses prises. Le tricorne noir n'est pas l'accessoire du pirate en général : c'est le couvre-chef d'un officier, d'un armateur ou d'un planteur, quand le matelot de pont porte plutôt un bandana ou un bonnet de laine. Les formes rassemblées dans la collection de chapeaux de pirate se répartissent entre ces deux styles, et le galon doré posé sur la coiffe est le signal du rang : plus la bande est fine et régulière, plus la silhouette penche vers le corsaire du roi que vers l'écumeur en haillons.
On retrouve ce point dans Stede Bonnet (1688 – 1718) (northcarolinahistory.org).
On retrouve ce point dans Stede Bonnet - Encyclopédie de l'histoire mondiale (worldhistory.org).
Le sloop Revenge : ce qu'il était, et ce que change un achat
Le Revenge était un sloop d'environ 60 tonneaux : un seul mât, une grand-voile aurique tenue par une corne, un foc sur beaupré, une dizaine de canons répartis en batterie basse. Une soixantaine d'hommes à bord, ce qui est beaucoup pour ce volume.
Ce type de coque est le bâtiment favori des pirates des Caraïbes pour trois raisons concrètes. Faible tirant d'eau, donc l'accès aux anses, aux barres et aux hauts-fonds où une frégate ne suit pas. Bonne allure au près, donc la capacité de remonter au vent d'un marchand plus lourd. Et un équipage réduit suffit à la manœuvre, ce qui laisse de la place pour des hommes d'abordage.

J'ai un faible pour ces coques-là plutôt que pour les grands gréements : sur un plan de voilure, un sloop se lance et se dérobe, une goélette à trois mâts demande du monde et de l'eau sous la quille. Si tu veux comparer les deux familles, j'ai détaillé le cas d'un gréement intermédiaire dans mon article sur la goélette à trois mâts Tern.
L'achat, lui, change tout le reste. Un navire pris à l'abordage appartient à l'équipage qui l'a enlevé, et le capitaine est élu pour l'occasion. Un navire acheté appartient à celui qui a signé : Bonnet est légalement propriétaire et, en même temps, débiteur d'un investissement qu'il doit rentabiliser. C'est la logique d'un propriétaire terrien appliquée à la mer, avec un domaine flottant et des ouvriers agricoles.
Payer l'équipage au salaire : l'erreur de gestion
Bonnet rémunérait ses hommes en gages fixes, à rebours de la règle pirate du partage à la part, inscrite dans la charte-partie signée avant le départ. Conséquence directe : personne à bord n'avait d'intérêt financier à se battre, et le capitaine ne tirait aucune autorité de la répartition du butin.
Sur un navire pirate ordinaire, la hiérarchie tient à deux choses : le capitaine décide au combat, le quartier-maître veille aux parts, et l'équipage peut déposer l'un comme l'autre. Le salaire supprime ce ressort. Il installe une relation d'employeur à employés sur un pont où personne n'a jamais accepté ce rapport.
Le second problème est technique. Bonnet ne savait ni faire le point, ni conduire une manœuvre : chaque ordre de barre passait par un homme du métier. Un capitaine qui ne peut pas dire lui-même comment prendre le vent perd le respect du bord en quelques semaines, et c'est ce que rapportent les récits d'époque.
Les premières prises, à l'été 1717 le long des côtes de Virginie et de Caroline, restent modestes : des marchands côtiers, des cargaisons de peu de valeur, un navire venu de la Barbade brûlé, selon les récits, pour effacer la trace du port d'origine. Rien qui ressemble aux coups de Barbe Noire ou de Bartholomew Roberts.
Barbe Noire prend le sloop
À l'été 1717, aux abords de Nassau, Bonnet croise Edward Teach. En quelques jours, Barbe Noire place un de ses propres hommes à la tête du Revenge, et Bonnet reste à bord de son navire sans commandement.
Les sources désignent différents responsables successifs du sloop dans l'entourage de Teach, et les noms cités varient d'un récit à l'autre. Sur le détail des nominations, elles hésitent, et je m'arrête là. Le fait tenu pour établi est que le propriétaire du bâtiment y navigue désormais en passager, dans ses habits de gentleman, tandis que la conduite passe à des marins de métier.
La séparation vient au printemps et à l'été 1718. Après le blocus de Charleston en mai, le navire amiral de Barbe Noire, le Queen Anne's Revenge, s'échoue à Beaufort Inlet, en Caroline du Nord. Teach répartit le butin à son avantage, abandonne une partie des équipages, et Bonnet récupère son sloop, mais très diminué. Le programme archéologique nord-carolinien qui fouille l'épave attribuée à ce navire publie ses campagnes sur le site du Queen Anne's Revenge Shipwreck Project.
Lue froidement, l'affaire n'a rien d'une trahison romanesque : c'est une prise de contrôle par un capitaine plus compétent sur un armateur amateur qui payait des salaires.
Trois Revenge à ne pas confondre
Trois navires portent ce nom dans les recherches, et un quatrième s'y ajoute par le rebaptême du sloop de Bonnet en Royal James, sous l'alias de « capitaine Thomas ». Le tableau ci-dessous sert à les séparer une fois pour toutes.
| Navire | Type et gréement | Armement estimé | Période | Statut et capitaine |
|---|---|---|---|---|
| Revenge (Bonnet) | Sloop, un mât, voile aurique | environ 10 canons | 1717-1718 | Navire pirate acheté par Stede Bonnet |
| Royal James | Le même sloop, rebaptisé | environ 8 à 10 canons | 1718 | Bonnet sous l'alias « capitaine Thomas », capturé à Cape Fear |
| Queen Anne's Revenge | Ancien navire négrier français, trois-mâts | jusqu'à 40 canons | 1717-1718 | Navire amiral de Barbe Noire, échoué en Caroline du Nord |
| Revenge (Francis Drake) | Galion anglais | environ 34 canons | 1577-1591 | Navire de guerre de la Couronne, sans lien avec la piraterie caraïbe |
Cape Fear, procès, potence : la fin du Royal James
Bonnet obtient une grâce du gouverneur Charles Eden à Bath, en Caroline du Nord, avec le projet d'aller chercher une commission de course contre les Espagnols. Il retourne en fait à la piraterie sous un faux nom, rebaptise son sloop Royal James et fait des prises dans la baie de Delaware à l'été 1718.
En septembre, le navire est en carénage dans l'estuaire de la rivière Cape Fear. Le gouverneur de Caroline du Sud, Robert Johnson, envoie deux sloops armés sous les ordres de William Rhett. Le 27 septembre 1718, l'échange de canonnades tourne à une scène improbable : les trois bâtiments s'échouent dans les bancs de sable, immobilisés, à portée de fusil, et attendent la marée en tirant. Le Royal James se rend quand la mer relève d'abord les navires de Rhett.
Bonnet est conduit à Charleston, s'échappe brièvement fin octobre, puis est repris sur Sullivan's Island. Le procès se tient devant le juge Nicholas Trott, dont les minutes sont publiées à Londres l'année suivante sous le titre The Tryals of Major Stede Bonnet. Condamnation, puis pendaison le 10 décembre 1718 à Charleston.
Compté du départ de la Barbade à la potence, cela fait moins de vingt mois de carrière, dont plusieurs passés à bord de son propre navire sans le commander.
Le pavillon attribué à Stede Bonnet : crâne, cœur et poignard
Le motif qu'on lui attribue montre une tête de mort de face, un os long à l'horizontale sous le crâne, un cœur d'un côté et un poignard de l'autre. Il n'existe aucune toile d'époque conservée : l'attribution passe par des recueils postérieurs, largement recopiés depuis. On parle donc d'un pavillon attribué, pas d'un objet documenté.
En mer, un pavillon noir n'était pas une décoration. Hissé à bonne distance, il valait sommation : rends-toi maintenant, l'abordage se fera sans quartier ensuite. Un marchand qui amenait ses couleurs tout de suite y gagnait souvent sa cargaison en morceaux plutôt que sa peau en morceaux.

En 1993, à neuf ans, j'ai découpé une tête de mort dans un morceau de drap noir avec ma mère pour un anniversaire déguisé, et le drapeau est resté punaisé au-dessus de mon lit jusqu'au collège. Le tracé était de travers. C'est encore ce que je préfère à une symétrie faite au logiciel, et les motifs de Bonnet, avec leur cœur et leur dague, se prêtent bien à ce dessin un peu irrégulier.
Le gentleman pirate aujourd'hui : costume, fiction et décoration
De Bonnet, la culture populaire garde une chose : l'habit de terre gardé en mer. Chemise à manches amples, veste longue, ceinture large, bottes montantes, et le tricorne noir qui ferme la silhouette. Personne ne copie son gréement, tout le monde copie son costume.
Le tricorne et le galon
Le tricorne se juge à la tenue de ses trois pans relevés. Un bord qui s'affaisse fait retomber la silhouette du côté du chapeau mou, et l'effet de rang disparaît. La bande dorée, quand elle existe, se veut fine et régulière : large et clinquante, elle glisse vers le déguisement de fête de fin d'année.

- La chemise d'abord: manches amples, col ouvert, poignets froissés à la main si le tissu est trop net.
- La veste longue par-dessus, boutonnée haut ou laissée ouverte, sans épaulette rigide.
- La ceinture large à la taille, nouée ou à boucle, qui reprend la ligne de la veste.
- Les bottes, ou de simples chaussures sombres à tige haute si tu n'en as pas.
- Le tricorne en dernier: pans dégagés du front, le bord à un doigt au-dessus des sourcils, jamais enfoncé jusqu'aux oreilles.
Le cache-œil, lui, casse ce style : il relève du matelot de pont, quand Bonnet s'habillait en planteur. Une boucle d'oreille sobre ou une bague en acier tient mieux la ligne. Pour une silhouette d'armateur du début du XVIIIe siècle, c'est le tricorne noir à galon fin qui tient la silhouette.
Deux cas où il ne conviendra pas. Si tu montes un personnage de matelot ou d'écumeur en haillons, le galon doré jure avec le reste : un bandana ou un bonnet de laine est plus juste, et sur mon misainier, dès que le vent monte, tout l'équipage passe au tissu noué. Et comme la taille est unique, mesure le tour de tête avant d'en faire le chapeau d'un enfant : sur un petit crâne, un tricorne trop large bascule en arrière toute la soirée.
Bonnet dans la fiction
Il apparaît dans Assassin's Creed IV Black Flag, où il croise Edward Kenway : arc entièrement scénarisé, chronologie réarrangée, personnage de commerçant naïf. La série Our Flag Means Death en fait son personnage principal et joue franchement la comédie de mœurs, avec le planteur qui découvre la mer et l'équipage qui le supporte.
Le jeu et la série font leur travail de fiction, ils ne prouvent rien du navire ni de l'homme. L'histoire attestée, la fiction et le jeu de costume se tiennent séparément, sinon on finit par prendre un pavillon dessiné en 2013 pour une pièce de 1718.
Un coin Revenge chez soi
Reconnaître un sloop sur une maquette est simple : un seul mât, une grande voile arrière tenue par une corne, un beaupré long avec un foc. La plupart des bateaux pirate de construction ou de vitrine représentent des trois-mâts, donc plutôt des bâtiments du type Queen Anne's Revenge que le sloop de Bonnet.
Avant un grand set, mesure la place au sol : une fois monté, un navire de ce genre ne se déplace plus sans risque et demande un dépoussiérage au pinceau souple entre les haubans. Pour un ensemble cohérent, le pavillon au mur, le coffre au sol et le tricorne posé sur une forme suffisent, sans encombrer une pièce entière.
Et si tu montes une chasse au trésor d'anniversaire sur ce thème, la piste du gentleman pirate fonctionne bien : un indice signé « capitaine Thomas », une fausse lettre de course, un chapeau à coiffer avant d'ouvrir le coffre. Le reste des formes, du tricorne sobre au grand chapeau à plumes, est rassemblé dans la collection chapeau pirate si tu veux comparer les hauteurs de coiffe.
Questions pratiques
Quel navire commandait Stede Bonnet ?
Un sloop d'environ 60 tonneaux nommé Revenge, armé d'une dizaine de canons, acheté par lui à la Barbade en 1717. Il l'a rebaptisé Royal James en 1718, quand il naviguait sous l'alias de « capitaine Thomas ». C'est le seul navire qu'il ait eu en propre.
Pourquoi a-t-il acheté son navire au lieu de s'en emparer ?
Parce qu'il n'était pas marin et n'avait donc aucun moyen d'enlever un bâtiment à l'abordage. Planteur aisé, il a fait ce qu'un propriétaire terrien fait : il a investi, armé, puis recruté et salarié une main-d'œuvre. Cette logique de domaine appliquée à la mer explique aussi le reste, notamment l'absence d'autorité sur son pont.
Que devient le Revenge après la rencontre avec Barbe Noire ?
Il passe sous le contrôle des hommes de Teach à l'été 1717, Bonnet restant à bord sans commandement. Après l'échouage du Queen Anne's Revenge à Beaufort Inlet en 1718 et le partage de butin fait par Barbe Noire, Bonnet récupère son sloop, le rebaptise Royal James et repart en course.
Comment est mort Stede Bonnet ?
Il a été capturé à Cape Fear le 27 septembre 1718, jugé à Charleston devant le juge Nicholas Trott, et pendu le 10 décembre 1718. Sa carrière de pirate aura duré moins de vingt mois.
À quoi ressemble le pavillon attribué à Stede Bonnet ?
Sur fond noir, un crâne de face, un os long posé à l'horizontale en dessous, un cœur d'un côté et un poignard de l'autre. Les interprétations qui circulent (la vie et la mort, la menace et la grâce) sont des lectures modernes : les recueils qui transmettent le motif ne l'expliquent pas, et aucune toile d'époque n'a été conservée.
Comment porter et entretenir un tricorne sans qu'il s'avachisse ?
Pose-le en dernier, pans relevés dégagés du front, le bord à un doigt au-dessus des sourcils. Un modèle en polyester se dépoussière à la brosse douce et s'essuie au chiffon légèrement humide, sans détrempe. Le point qui décide de sa durée de vie, c'est le rangement : à plat, coiffe vers le haut, sans rien poser dessus.
« Son envie de courir la piraterie procédait d'un dérangement de l'esprit, occasionné, dit-on, par quelques désagréments trouvés dans l'état de mariage. » Histoire générale des plus fameux pyrates, Londres, 1724, attribuée à Charles Johnson.
Cette phrase a fait la réputation de Bonnet plus sûrement que ses prises. Elle date de 1724, six ans après sa pendaison, et ne vaut pas mieux que ce qu'elle est : un récit de librairie. Les seules données solides restent le sloop, les 60 tonneaux, les gages fixes et les vingt mois.