Le lougre de l'odet : L'arme cachée des contrebandiers et des pirates
Le 29 juin 1991, à Quimper, la mise à l'eau du Corentin a rassemblé une foule considérable sur les quais de l'Odet, sous les caméras de France Régions 3 Rennes. Ce bateau-là n'a jamais chargé une caisse d'eau-de-vie en fraude : il est né d'un concours de bateaux lancé par la revue Le Chasse-Marée. Le mot « lougre », lui, traîne depuis deux siècles une réputation de navire de contrebandiers.
Deux sujets différents circulent sous le même mot-clé. D'un côté un gréement de travail, le lougre, utilisé pour la pêche et le cabotage puis détourné par les fraudeurs et les armateurs en course. De l'autre « Le Lougre de l'Odet », une association quimpéroise et son voilier.

Ici tu trouveras les deux, séparés : ce qu'est vraiment ce gréement, pourquoi il allait vite, une méthode en trois regards pour le distinguer d'un sloop ou d'une goélette sur une photo ou une maquette, et les données concrètes du Corentin si tu veux monter à bord.
- Un lougre est un voilier à un, deux ou trois mâts gréé de voiles au tiers: beaucoup de toile, peu de tirant d'eau, une bonne vitesse aux allures portantes.
- Aux XVIIIe et XIXe siècles, ce gréement sert à la pêche et au cabotage en Manche et en Atlantique ; contrebandiers et corsaires s'en emparent pour sa vitesse et sa capacité à approcher les côtes.
- Corsaire, contrebandier et pirate ne se confondent pas : le premier navigue avec une lettre de marque, le deuxième fraude les taxes, le troisième agit hors la loi.
- « Le Lougre de l'Odet » désigne aujourd'hui une association loi 1901 de Quimper et son voilier, le Corentin, lancé en 1991 d'après les plans de l'Aimable Irma, chasse-marée caboteur de 1840.
- Chiffres du Corentin: 31,50 m hors-tout, 17,80 m de coque, 5,15 m de maître-bau, 2,50 m de tirant d'eau, 266 m² de voilure en 5 voiles, 9 à 27 passagers, port d'attache Concarneau.
- Les sorties ont lieu de mai à octobre au départ de Concarneau, surtout vers l'archipel des Glénan ; la remontée de l'Odet se fait avec d'autres compagnies, au départ de Bénodet ou de Quimper.
Qu'est-ce qu'un lougre, au juste ?
Un lougre est un voilier à coque en bois, gréé de voiles au tiers sur un à trois mâts, avec souvent un beaupré très long et un tapecul en arrière. Le gréement vient des côtes de la Manche et de la façade atlantique.
« Voile au tiers » décrit la façon dont la vergue est suspendue au mât : le point d'attache se trouve environ au tiers de la longueur de la vergue, à partir de l'avant. La voile déborde donc largement en arrière du mât. Résultat, on porte une grande surface de toile avec une mâture courte, ce qui abaisse le centre de gravité et facilite le passage sous un pont ou l'accostage dans un port de rivière.

Sur le misainier du patrimoine où je suis équipier dans la rade de Lorient, la voile est envergée de la même façon. À chaque virement de bord, il faut faire passer la vergue de l'autre côté du mât, ce qu'on appelle dévirer. C'est une manœuvre de plusieurs personnes, et elle explique une bonne partie de l'histoire du lougre : ce gréement demande du monde sur le pont.
Les tailles couvrent un large éventail. On trouve des barques de pêche d'une dizaine de mètres gréées en lougre, des caboteurs à deux mâts, et des trois-mâts de transport dépassant les vingt mètres de coque. L'aménagement intérieur suit l'usage : une cale pour la marchandise, un poste d'équipage sommaire à l'avant, pas de confort.
Pourquoi les contrebandiers de la Manche choisissaient-ils un lougre ?
Pour trois raisons pratiques : de la vitesse aux allures portantes, un faible tirant d'eau qui permet de toucher une plage ou une crique sans quai, et une silhouette banale de bateau de travail que rien ne distingue de loin d'un caboteur honnête.
Le contexte est fiscal. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la Grande-Bretagne taxe lourdement l'eau-de-vie, le tabac, le thé et la soie. L'écart de prix entre les deux rives de la Manche rend le trajet rentable, même en perdant une cargaison sur plusieurs. Roscoff, en Bretagne nord, et les îles Anglo-Normandes servent de bases d'approvisionnement pour des marchandises qui repartent vers les côtes du Sussex, du Kent et de Cornouailles.
Les traversées sont courtes, souvent une nuit. Le débarquement se fait sans infrastructure : on mouille au large, on transborde dans des embarcations légères, des complices à terre font des signaux à la lanterne, et les barriques partent vers des caches. Rien de romanesque là-dedans, c'est une logistique de nuit avec des horaires de marée.
La vitesse ne suffisait pas. Les douanes britanniques armaient des cutters rapides conçus pour cette chasse précise, et les saisies étaient fréquentes. Un lougre pris, c'était la cargaison confisquée et, souvent, le bateau détruit ou vendu.
Corsaires, contrebandiers, pirates : qui armait vraiment des lougres ?
Majoritairement des pêcheurs et des caboteurs, pour qui c'était l'outil de travail ordinaire. Ensuite des contrebandiers. Ensuite des armateurs en course. Les pirates de l'âge d'or, entre 1650 et 1730, opéraient dans les Caraïbes et l'océan Indien, sur des sloops et des goélettes.
Le corsaire navigue avec une lettre de marque, un document délivré par un État qui l'autorise à capturer les navires d'une puissance ennemie en temps de guerre, et le condamne à répondre devant un tribunal des prises. Saint-Malo, Dunkerque et Granville ont armé des bateaux de ce genre, dont des lougres, rapides et bon marché à équiper. Le contrebandier, lui, ne fait pas la guerre : il fraude la douane, ce qui est un autre métier et un autre risque. Si la distinction t'intéresse, je l'ai détaillée dans mon article sur pirates et corsaires.
Le pirate agit sans commission d'aucun État. L'image du « lougre pirate » vient surtout de la littérature du XIXe siècle et des gravures qui ont suivi, pas des archives d'amirauté. Cela ne rend pas l'objet moins intéressant, cela change seulement de source : on est dans la fiction, pas dans l'histoire attestée.
Un repère utile pour les images : le pavillon hissé indique le camp du navire. Pavillon national français, anglais ou espagnol sur un bâtiment de convoi ou de course, Jolly Roger uniquement chez les pirates. Sur une gravure, une affiche ou un bateau pirate en modèle réduit, c'est souvent le détail qui tranche entre les deux styles.
Comment reconnaître un lougre d'un sloop ou d'une goélette ?
Un navire s'identifie à sa silhouette plutôt qu'au nom écrit sur la plaque d'un musée ou sur la boîte d'une maquette. Trois éléments suffisent dans la grande majorité des cas : le nombre de mâts, la forme des voiles, la longueur du beaupré.
- Compte les mâts. Un seul mât oriente vers le sloop, le cotre ou le petit lougre côtier. Deux mâts et plus ouvrent le champ : goélette, lougre, chasse-marée, brick.
- Regarde la forme des voiles. Une voile quadrangulaire suspendue à une vergue oblique, débordant en avant du mât, signe la voile au tiers. Une voile bordée par une corne en haut et une bôme en bas, sans débord avant, est aurique. Une voile triangulaire montant jusqu'en tête de mât est bermudienne, donc moderne.
- Mesure le beaupré du regard. Les lougres portent souvent un beaupré très long, presque aussi long qu'un mât, pour établir plusieurs focs. C'est ce qui donne cette silhouette étirée vers l'avant.
Le sloop, avec son mât unique et sa voilure simple, se manœuvre à petit équipage et tire peu d'eau : c'est le navire de prédilection des flibustiers des Caraïbes. La goélette porte deux mâts ou davantage, gréés en voiles auriques, avec un mât arrière au moins aussi haut que celui de l'avant. Le chasse-marée est le cousin direct du lougre : même voilure au tiers, usage côtier breton, transport rapide de denrées. Sur ce point, je te renvoie à ma fiche sur la goélette à trois mâts Tern, qui montre bien ce que la voilure aurique change en manœuvre.

Lougre, chasse-marée, sloop, goélette : lire un gréement
| Type | Mâts | Voilure | Atout principal | Usage historique dominant |
|---|---|---|---|---|
| Lougre | 1 à 3 | Voiles au tiers, long beaupré, tapecul | Grande surface de toile pour une petite coque | Pêche et cabotage en Manche, course et contrebande |
| Chasse-marée | 2 à 3 | Voiles au tiers | Transport rapide de marchandises périssables | Cabotage breton, poisson et sel |
| Sloop | 1 | Voile aurique ou bermudienne | Manœuvre à petit équipage, faible tirant d'eau | Navire de prédilection des flibustiers des Caraïbes |
| Goélette | 2 et plus | Voiles auriques | Compromis vitesse et capacité de charge | Commerce, course, pêche hauturière |
« Le Lougre de l'Odet », c'est un bateau ou une association ?
Les deux. C'est une association loi 1901 basée à Quimper, et c'est son voilier, le Corentin, construit entre 1990 et 1991 sur les bords de l'Odet et mis à l'eau le 29 juin 1991.
Les plans sont signés de l'architecte Dominique Presles, d'après ceux de l'Aimable Irma, chasse-marée caboteur de 1840. Le projet est issu du concours « Bateaux des côtes de France » lancé par la revue Le Chasse-Marée, qui a relancé en Bretagne toute une série de constructions de bateaux de travail dans les années 1980 et 1990.
Les données chiffrées, telles que les donne la notice du Corentin : 31,50 m hors-tout, 17,80 m de coque, 5,15 m de maître-bau, 2,50 m de tirant d'eau, environ 71,60 tonnes, 266 m² de voilure répartis en cinq voiles, un moteur Caterpillar de 250 chevaux. Le bateau est labellisé bateau d'intérêt patrimonial, immatriculé au Guilvinec, et son port d'attache est Concarneau.

Autour du bateau, il y a une vie associative classique dans ce milieu : des équipiers bénévoles qui naviguent et entretiennent, un groupe travaux qui gratte et repeint l'hiver, et une section de maquettistes qui a construit un diorama du port de Quimper en 1930 à l'échelle 1/87e.
Un point de vocabulaire pour finir : le Corentin n'est pas une pièce d'époque, et il n'a jamais servi à la contrebande. C'est une reconstitution de caboteur, construite avec des outils et des règles de sécurité d'aujourd'hui. Ça n'enlève rien à l'intérêt du gréement, ça dit juste ce qu'on regarde.
Peut-on monter à bord, et à quoi ressemble une sortie ?
Oui, de mai à octobre, au départ de Concarneau, quai d'Aiguillon, sur réservation auprès de l'association. Le Corentin embarque de 9 à 27 passagers selon la formule, avec un équipage professionnel, capitaine et matelot brevetés.
Les formules proposées varient d'une saison à l'autre. On y trouve en général la demi-journée en baie de Concarneau, la journée complète vers l'archipel des Glénan avec un départ le matin et un retour en fin d'après-midi, la sortie du soir au coucher du soleil, des croisières de deux jours, une sortie à thème ornithologique et la privatisation du bateau. Compter autour de 40 € par adulte pour les formules les plus courtes, davantage pour une journée entière ou une croisière ; les tarifs exacts et le calendrier changent chaque année.
À bord, tu peux participer aux manœuvres : hisser une drisse à plusieurs, border une écoute, aider à serrer une voile sur sa vergue. Tu peux aussi rester assis sur le pont sans rien toucher, personne ne t'en voudra. Les animaux ne sont pas acceptés.
Deux choses à vérifier avant de réserver : la météo, parce qu'une sortie peut être annulée le matin même, et les dates réelles d'ouverture de la saison. L'association reste la seule source fiable sur ce point.
Et si on veut ces gréements chez soi plutôt que sur l'eau ?
Trois voies, selon la place dont tu disposes : l'image murale, la maquette ou le set de construction, le pavillon. La première est la moins encombrante, la deuxième demande une surface au sol ou une étagère profonde, la troisième un pan de mur dégagé et deux points d'accroche.
Pour une image murale, la question à régler avant tout le reste est celle de la surface disponible et du support. Un motif de navire d'environ 60 cm de large occupe correctement l'espace au-dessus d'un lit d'enfant ou d'un bureau, sans écraser la pièce. En vinyle, il se pose sans percer et se nettoie d'un coup d'éponge, ce qui compte dans une chambre. Sur un mur peint lisse et propre, l'adhérence tient ; sur un crépi ou un papier peint à relief, elle ne tient pas.
Vient ensuite le motif lui-même. Une silhouette lisible, avec des mâts nettement séparés et un pavillon identifiable, se reconnaît de loin, alors qu'un dessin très détaillé se perd à deux mètres. Chez Piraterie Shop, la pièce qui répond le mieux à ces deux critères pour une chambre est celle-ci.
Il ne conviendra pas dans deux cas. Si ton mur est en crépi, en brique apparente ou tapissé d'un papier gaufré, un adhésif de cette taille se décollera par les angles au bout de quelques semaines : mieux vaut alors un cadre. Et si tu cherches précisément un lougre, tu ne l'auras pas ici : voiles gonflées et pavillon national, ce n'est pas la même silhouette que des vergues obliques au tiers.
Si tu préfères le gréement en volume, ce sont les coffres et les maquettes qui prennent le relais, avec la contrainte habituelle : un set monté ne se range plus, il faut lui trouver une place définitive avant de commencer.
Reste-t-il d'autres lougres à voir en France ?
Oui, quelques répliques et bateaux patrimoniaux naviguent encore, en Bretagne surtout. Beaucoup sont nés du même mouvement que le Corentin, dans le sillage des concours de bateaux lancés par Le Chasse-Marée à partir des années 1980.
Pour les croiser, le plus sûr reste les rassemblements de vieux gréements : les fêtes maritimes de Brest, Douarnenez, la Semaine du Golfe dans le Morbihan, et les nombreuses fêtes locales de moindre ampleur, souvent gratuites et bien moins fréquentées. Un pavillon hissé sur un mât qui bouge et un pavillon punaisé sur un mur ne produisent pas du tout le même effet, et c'est en rassemblement qu'on voit la différence.
À quai, il y a de quoi observer sans monter à bord : la façon dont la vergue est suspendue, le taud tendu sur les voiles serrées, les manœuvres courantes lovées sur les taquets, l'état du bordé après un hiver de chantier. Les bénévoles répondent volontiers si tu poses une question précise plutôt qu'une question générale.

Et si l'idée est plutôt de reconstituer une flottille à la maison, sloops, goélettes et grands voiliers en modèle réduit sont rassemblés du côté des bateaux pirates du catalogue, avec pour chacun le nombre de pièces et les dimensions une fois monté.
Pour aller plus loin sur ce point : À l'origine du drapeau pirate | France Culture, sur radiofrance.fr.
Questions fréquentes
Où et quand puis-je faire la remontée de l'Odet en bateau ?
La remontée de l'Odet, entre Bénodet et Quimper, est proposée par des compagnies de vedettes locales, principalement d'avril à septembre, avec des horaires dépendant de la marée : la rivière n'est navigable pour ces bateaux qu'à certaines heures. Le Corentin, lui, part de Concarneau et ne fait pas cette remontée en programme régulier. Vérifie le calendrier du transporteur avant de te déplacer, car les départs sautent souvent hors saison.
Y a-t-il une croisière sur l'Odet au départ de Quimper ?
Oui, des vedettes assurent la liaison dans les deux sens, au départ de Quimper vers Bénodet et l'inverse, en saison. Le trajet dure un peu plus d'une heure selon les compagnies et le courant, et il se combine souvent avec une escale ou une excursion vers les Glénan. Les départs depuis Quimper sont conditionnés par la hauteur d'eau, donc moins nombreux que ceux de Bénodet.
Le Corentin est-il un vrai bateau ancien ou une réplique ?
C'est une réplique, construite entre 1990 et 1991 à Quimper d'après les plans de l'Aimable Irma, un chasse-marée caboteur de 1840. Son label de bateau d'intérêt patrimonial récompense la fidélité de la reconstitution et son rôle dans la transmission, pas un âge qu'il n'a pas. Aucune pièce d'origine du XIXe siècle n'entre dans sa construction.
Combien coûte une sortie à bord du lougre Corentin ?
Compter à partir d'environ 40 € par adulte pour les formules les plus courtes, la demi-journée en baie par exemple, et sensiblement plus pour une journée complète aux Glénan ou une croisière de deux jours avec nuit à bord. Les tarifs sont revus chaque saison et varient selon l'âge et le nombre de passagers, donc les chiffres exacts se demandent directement à l'association, qui gère elle-même les réservations.
Pourquoi dit-on que le lougre était le bateau des contrebandiers ?
Parce que ce gréement réunissait trois qualités utiles à la fraude : de la vitesse au portant grâce à une surface de toile importante, un faible tirant d'eau permettant de charger et de décharger sans quai, et une allure ordinaire de bateau de pêche. Les traversées courtes de la Manche vers l'Angleterre, à l'époque des droits élevés sur l'eau-de-vie et le tabac, en ont fait un outil très répandu. Les douanes britanniques armaient de leur côté des cutters spécialement conçus pour les intercepter.
Quelle différence entre un lougre et un chasse-marée ?
Les deux portent des voiles au tiers, ce qui les rend difficiles à distinguer sur une photo de loin. Le chasse-marée est un type régional breton, généralement à deux ou trois mâts, spécialisé dans le transport rapide de marchandises périssables comme le poisson ou le sel. « Lougre » est un terme plus large, employé des deux côtés de la Manche, qui couvre aussi bien de petites unités de pêche que des bâtiments armés en course. Un chasse-marée peut donc être décrit comme un lougre ; l'inverse n'est pas toujours vrai.
Avant de commander une image de navire, mesure la largeur disponible au ruban et reporte-la au crayon sur le mur : sur un motif de plus de cinquante centimètres de large, cinq centimètres de décalage se voient depuis la porte.